"Le bouddhisme est un mode de vie par lequel nous développons les qualités de notre esprit.
C’est un mode de vie très particulier, car c’est une façon d’atteindre le bonheur
sans nuire à autrui."

LE XVIIe GYALWA KARMAPA, TRINLEY THAYÉ DORJÉ

Revue "Tendrel"

Retrouvez sur cette page des enseignements parus dans la revue "Tendrel" éditée par Dhagpo Kagyu Ling jusqu'en 2002.

 LES CLES DE L’ESPRIT

     Enseignement sur la pacification mentale,  tiré  de l'ouvrage
« Gnédeun Gyatso »  (1) du neuvième Karmapa Wangtchouk Dorjé
avec un commentaire oral de Lama Guendune Rinpoché.
     Ce texte reprend, en les développant et les élargissant, les
instructions-clés relatives à l'attitude mentale correcte dans la méditation
du calme de l'esprit (chinéé). C'est donc un complément à l'ensei-
gnement paru dans TENDREL numéro quatre, approfondissant la
compréhension de la manière  juste  de méditer. L'enseignement
proposé ici reproduit en partie la forme originale du texte du neuvième
Karmapa où alternent explications et citations. L'ensemble présente
quelquefois  un  caractère  répétitif que  nous  avons  volontairement
conservé.
     Pour parvenir à une méditation  juste , il est essentiel d'obtenir
une base solide de sa perspective. C'est pourquoi il est nécessaire
d'écouter, de réfléchir encore et encore ; la répétition des notions
fondamentales accoutume le méditant, avec leur exposition, jusqu' ce
qu'elles deviennent acquises par l'entraînement de l'esprit.
     Au moment de méditer, les sources de déviations et d'égarements
sont multiples et le méditant est souvent désorienté. Le rappel et
l'intégration de paroles familières sont alors une aide précieuse.
     Le texte est émaillé d'instructions orales de Lama Guendune
Rinpoché qui en précisent la portée et le rendent accessible. Chacun
peut y reconnaître ses propres expériences et incertitudes et trouver
réponse à ses interrogations.
     D'autres articles viendront compléter ultérieurement divers aspects
de la méditation.
     Dans sa simplicité même, l'attitude mentale correcte est difficile à
cerner.
     Puisse ceci aider à l'acquérir.
(1) « Océan du Sens Ultime »
Dans la stabilisation de l'esprit, si le méditant pratique de
 manière trop rigide, en désirant une  « stabilité stable »  (1), ceci
 crée une situation d'activité mentale.
     A l'orée de la session de méditation, la seule idée à émettre est :
  « Je me mets en méditation » , sans plus produire aucune autre consi-
 dération pendant la pratique, telle que  « être libre de conceptions quant
 au désir de méditer est la phase préliminaire de la méditation » .
 On demeure dans l'état de décontraction, hété... ébahi, tchété... ouvert,
 sans saisie.
     Lorsque cet entraînement s'affermit par la répétition de la pratique,
 on devient progressivement capable de demeurer sans distraction, dans
 l'état de clarté-vacuité,  sans saisie,  même  au  cours  des quatre types
 d'activité  (2),  sans faire  de cet  état  quelque  chose  d' « existant »  .
     On doit être capable de garder cette attention sans dispersion
 aussi  longtemps  que possible,  tout  d'abord  le  temps  d'avaler  une
 bouchée de nourriture ou de boire une gorgée de thé ou de réciter un
 « mani » ou encore de se lever et de faire trois pas. Puis, étant
 accoutumé, on s'applique à rester dans la dimension de clarté-vacuité,
 sans fixation. On demeure ainsi en toutes circonstances,  bonnes ou
 désagréables, seul ou en société, sans jamais être distrait.
     Ceci est illustré par une parole de Gampopa :  « ne pas retracer le
 passé,  ne  pas  aller  au  devant  du  futur,  mais  demeurer  dans  le
 dépouillement fondamental de la conscience du présent, telle qu'en elle-
 même ».
     Que signifie :  « ne pas retracer le passé ? » C'est ne pas se laisser
 aller à suivre les pensées qui évoquent des situations antérieures, ne pas
 attacher d'importance à ces pensées.
     Que veut dire :  « ne pas aller au devant du futur  ? » C'est ne pas
 autoriser son esprit à anticiper sur de futures activités, ne pas se dire :
 « Dans l'avenir, je ferai ceci ou cela, accomplirai telle chose plutôt que
 telle autre. »
     Le sens de  « demeurer dans le dpouillement fondamental de la
 conscience  du  présent,  telle  qu'en  elle-même »  ,  c'est  demeurer
 naturel et détendu dans le moment présent sans le fixer, ni faire
 référence à quelque chose. C'est rester dans la vivacité propre de l'état
 non-artificiel :  « si /'esprit n 'est pas façonné, il est clair, si l'eau n 'est
 pas trouble, elle est limpide ».
     En demeurant ainsi, sans artifice, apparat une clarté sans concept,
 pure, inaltérée, qui dure l'espace d'un claquement de doigts, puis
 s'étend progressivement le temps de  « traire une vache »  (3). On s'y
 exerce, sans voir la prolongation de cet état comme une qualité ou sa
 briéveté comme  un  défaut,  mais  en  méditant  libre  d'attente  et
 d'appréhension.

      Puis lorsque dans l'expérience de non-conceptualité une pensée
  apparaît, on se pose dessus d'une façon trs détendue.  « L'esprit est lié
  par l'occupation {mentale), si on le détend, il se libère ; cela ne fait pas
  de  doute »   ;  c'est ce  qu'on  appelle  relâchement ou  lâcher prise.
  Par l'entraînement à ce relâchement, la durée de cet état clair et sans
  concept va se prolonger jusqu'à ce que l'on puisse pénétrer complè-
  tement dans notre  essence même.  Ceci  est appelé   « absorption
  maintenue du courant de la rivière. »
      Gampopa citant Dombi Hérouka dit :  « si on ne trouble pas l'eau
  elle est limpide,  de la même façon,  demeure sans artifice ».   Reste sans
  faire obstruction aux six sens (4),  « Tel que c'est » ,  pareil au soleil
  non voilé par les nuages ; demeure sans distraction en tout temps et en
  toute activité.


      Une citation du Vénérable Gueutsangpa :  Comme il est dit,
 demeurer relâché dans cet état qui n'est pas ; demeurer yallé...
 insouciant,  tchété  (5)...  ouvert,  sans  saisie  dans  la  constance. »  
 Gueutsangpa explique maintenant la nature de l'esprit :  « Quant
 l'esprit, en le cherchant il n'est pas trouvé, en le regardant il n'est pas
 vu, en l'analysant il n'est pas établi ; s'il est saisi, il n'est pas tenu ;
 s'il est jeté,  il ne part pas  ;  s'il  est posé,  il  ne  demeure  pas  ;  s'il  est
 combiné, il ne se mélange pas ; en le partageant il n'est pas divisé ; en
 l'écartant il n'est pas séparé ; en le voyant il n'est pas connu  ;  en
 l'expliquant il n'est pas réalisé ; aucun exemple ne peut le définir ; quel
 que soit le terme dont on le couvre, aucun ne lui sied ; cependant quel
 que soit le nom qu'on lui applique, il ne lui est pas contradictoire. »
     Donc, comment faut-il pratiquer ? Il ne faut pas sciemment
 produire (6) ; il ne faut pas sciemment réduire (6) ; il ne faut pas
 demeurer indifférent (7) ; il ne faut pas non plus rejeter les pensées dans
 le continuum de l'esprit  ; il ne faut pas suivre une pensée lorsqu'on
 devient conscient de sa manifestation ; il ne faut pas non plus rester
 dans la corruption de l'analyse (8) ; sans fixer comme réelle l'absence
 d'existence de l'objet extérieur ; sans voir comme néant la vacuité du
non-soi intérieur (9) ; sans prendre pour un défaut le mouvement
conceptuel, qui est naturellement sans racine. Il ne faut pas tomber dans
les  extrêmes  que  sont  d'une  part  la  saisie  de  la  manifestation,
 ceci est  la méditation  ,  et  d'autre part  la saisie  de  la vacuité,
 la méditation n'est rien . Il ne faut pas poursuivre le passé car il est
achevé, il ne faut pas aller à la rencontre de l'avenir car il n'est pas
encore advenu et n'existe pas, il faut hisser la conscience à demeurer dans
le  présent  sans  le  saisir  comme  tant  quelque  chose  de  substantiel.
     On doit demeurer dans un état d'égalité, non façonné, tchallé...
dégagé, chig gué... sans recherche, abandonné, sans orientation, tré sé...

     Il est dit également :   « En bref,  ne pas considérer les pensées du
 passé, ne pas considérer les pensées du futur. Quant au mouvement des
 penses du prsent, simplement regarder directement la nature de
 l'instant de pense qui dit :  comment est le mouvement conceptuel ?
 (11)  Le regard direct aura pour  effet  de  couper  définitivement  la
 production d'élaborations qui causent la conceptualisation. Tant que
 l'on demeure ainsi sans distraction, aucun concept n'apparaît ; dés que
 la distraction survient et que les idées surgissent, poser un regard direct
 sur le désir qui les fait apparaître. Par cette vision directe, les pensées,se
 libèrent en leur propre lieu et l'on se promène dans un état non
 conceptuel (12). De cette manière, quelle que soit la pensée qui s'élève,
 on considère le désir-attachement qui la fait apparaître en le regardant
 directement. On médite ainsi, par sessions courtes et répétées ; de cette
 manière, les projections de l'esprit seront tranches et on expérimente
 pendant de brèves périodes une clarté croissante. »
     Une autre citation de Kyémé Shang :  « S'asseoir sur un siège
 confortable,  prendre  l'assise  du  vajra,  etc...  et  pratiquer  la  non
méditation du Mahamoudra ; c'est-à-dire ne pas méditer avec des idées
délibéres quelles qu'elles soient, telles que non-n, libre de projection,
au-delà de l'intellect, libre de caractéristiques, sans point de référence,
conception, définition, etc... Si l'on demande :  de quelle manière
pratique-t-on ?  Sans bouger le corps, sans fermer les yeux, il ne faut ni
analyser le passé, ni aller à la rencontre du futur, mais reconnaître
immédiatement la pensée présente dans l'essence de l'instant. Ceci est le
point crucial. En l'instantanéité du regard direct qui voit en elle-
même, l'idée présente est la réaliét, où causes et effets, temps,
comparaisons, caractéristiques se libèrent d'eux-mêmes, en leur lieu
propre. »
     Ainsi chaque fois, regardant les pensées au moment même de leur
apparition, en un intervalle de temps, on reconnaît directement leur
nature propre, et c'est dans cette instantanéité même qu'elles se
libèrent.  L'instantanéit  en laquelle on  saisit directement la  nature
propre de la pensée est appelée  « réaliser le Mahamoudra »  ou
 « naissance de l'absorption méditative dans le continuum » , ou encore
 « apparition de la méditation » . Dans l'instant de reconnaissance de la
nature  essentielle  de  la pensée,  la  totalité  des  actions  négatives
accumulées depuis les temps sans commencement est vaincue et purifiée.
      « Tout comme un idiot gardant les troupeaux, le yogi laisse sa
conscience vagabonder où bon lui semble ; il demeure sans attachement,
comme un cadavre de chien ; sans désir, comme un lépreux ; comme un
brahmine qui file (13), yogi, laisse ta conscience détendue ; demeure
sans saisie, comme un macchabée ; demeure inconscient comme un fou ;
demeure inentravé comme l'espace, demeure clair et transparent comme
                                          

 une vitre, demeure naturel et non conditionné comme un enfant.
     Quels que soient les désirs ou les attractions qui s'élévent, il faut en
être conscient, mais sans les saisir ni s'y attacher,  comme un jeune
enfant pénétrant pour la première fois dans un temple, regarde toutes
les  couleurs  et  toutes  les  stimulations  sensorielles  sans  les  saisir,
simplement émerveillé par tout ce qui se trouve dans ce temple, sans
penser  ceci est bon, ceci est mauvais , en tant uniquement fasciné
par tout ce qui se présente à ses sens. Bien que la manifestation s'élève,
elle  est  dépourvue  de  réalité substantielle.  Toutes  les  manifestations
doivent être connues comme tant l'esprit, il faut unifier l'esprit et les
apparences en les reconnaissant comme tant non-duels et demeurer
dans cette non-dualité, sans attachement ni saisie - on doit  rester
d'une manière détendue . Telles sont les instructions sur les moyens de
poser l'esprit. »
     Lorsque l'on reste ainsi, l'esprit se stabilise, seule demeure la
conscience vive qui est connaissance sans mouvement, et l'on demeure
tsénné... vierge, nu. Lorsque cela se produit, on reconnaît l'obtention
du contrôle de l'esprit ; l'idée peut surgir que les pensées antérieures
ont disparu.
     Cette stabilisation de l'esprit doit être pratiquée dans un premier
temps au cours de nombreuses sessions de courte durée ; puis, progres-
sivement, on prolonge la duréeé de ces sessions et on mdite jusqu'à ce
que finalement, rompu par l'entraînement, où que l'on pose l'esprit, il
y reste, même au cours des quatre activités, sans qu'il n'y ait plus de
différence  entre  les périodes  de  méditation  et de post-méditation.
     Lorsqu'apparaissent des signes de stabilité de l'esprit, il se dévelop-
pe alors une conscience ferme, sûre, l'esprit est calme et serein, il vient
une grande joie intérieure, une expérience de bien-être, la conscience est
très heureuse. On n'a plus du tout de désir pour l'activité, mais par
contre de plus en plus de coeur pour méditer ; la conscience devient très
brillante et s’élèvent, une joie  qui sans cesse s'accroît,  le  désir de
demeurer dans un lieu retiré, la certitude de la valeur des instructions
données par le lama, une dévotion croissante et un dégoût pour le cycle
des existences.  On reconnaît la nécessité de méditer et que cela
seul sera utile au moment de la mort, on développe une très grande
allégresse à l'idée d'avoir accumuél le mérite nécessaire pour pouvoir
entrer en contact avec un tel enseignement. Telles sont les expériences,
entre autres, qui apparaissent dans notre esprit de façon incessante.
C'est ce que l'on décrit comme la suprématie de chiné, que l'on appelle
encore le contrôle de l'esprit, l'esprit stable ou l'esprit qui ne se dirige
plus vers un objet.
     Une citation du Mahasiddha Orgyenpa : « la mise en pratique du
sens du Mahamoudra est la base véritable de purification de tous les

    voiles adventices,  et quand  on est rendu au terme du chemin du
    mahamoudra toutes les impuretés fugitives sont bannies.  (elles n'ont
    plus un endroit où résider dans le courant de notre être).
         En réponse  la demande d'un disciple pour quelques instructions
    sur ce genre de pratique du Mahamoudra, qui pourraient être gardées à
    coeur, Orgyenpa dit :
     « II n'y a pas d'autres instructions que celles-ci : s'établir dans l'essence
    de la pratique des six points de Tilopa. »                        
     « II faudrait une instruction orale sur la mise  en pratique  de  ces six
   points qui pourra être gardée à cœur » , dit le disciple.
   Orgyenpa lui donna cette instruction explicative :  « Ne considère pas,
   ne pense pas, ne suppute pas, ne médite pas, n'analyse pas, laisse
   l'esprit reposer dans son état naturel. »
    « Ne considère pas » , se rapporte au pass » r »volu ; retracer le passé
   provoque la notion de sujet et d'objet ; ne pas retracer le passé en
   considérant que notre pratique actuelle ne dépend nullement de nos
   activités antérieures.
    « Ne pense pas » , concerne les activités mentales du présent ; fabriquer
   artificiellement le présent, c'est créer une base de pratique fausse et
  perdre le contrôle de l'égalité méditative,  la méditation est alors
  emportée au gré des circonstances (14) ; c'est comme introduire, une
  personne étrangère à l'intégrité de l'esprit. Tel est le sens de ne pas se
  lier avec la moindre fabrication ou souillure.
   « Ne suppute pas « , c'est ne pas aller à la rencontre du futur :
  si on se laisse attirer par le futur, si on échafaude des plans,  on dévie
  dans ce qui est destiné à susciter la réalisation (phase préparatoire),
  et le moment de la reconnaissance véritable (corps de la pratique)
  n'est pas tenu lorsqu'il s'élève ; c'est perdre son travail aux mains de
 l'ennemi.
 « Ne mdite pas » , se rapporte à la vacuité, car si on médite sur une
 vacuité restreinte où l'univers animé et inanimé est vide comme un vase
 vidé de son eau, on ne peut pas réaliser le sens du mode d'être des
 choses (15). Il faut donc laisser la manifestation demeurer telle qu'elle
 est en son lieu propre.
  « N'analyse pas » , se rapporte à un objet de référence : si on analyse un
 objet de référence, on ne passe pas au-delà de ses caractéristiques, même
 si elles sont bonnes et excellentes, pas plus qu'on ne dépassera l'intellect
 ou le produit mental. Pour cela on n'appréhende pas analytiquement les
 objets extérieurs : l'analyse repose toujours sur l'attraction et la répulsion.
 « Laisse l'esprit reposer tel qu'il est » , signifie : dans son mode d'être
naturel ; si on façonne l'esprit en désirant ce qui est bien, etc..., quoi
que l'on fasse, on ne crée qu'un épuisement. L'esprit dans sa nature
propre est clarté, vivacité, nudité, transparence pure, brillance unique,
                                                               

ouvert, heureux, libre de centre et de périphérie. Un état qui est exempt
de toute définition sans qu'aucun nom ne lui soit contradictoire.
C'est la réalité (Dharmata) qui transcende l'objet exprimable. C'est la
dimension fondamentale, inhérente, qui demeure là, spacieuse, en sa
propre intelligence, en sa propre clarté, sans que l'esprit ne connaisse
aucun désagrément. C'est-à-dire que l'on  doit reconnaître l'univers
comme tant une manifestation de notre esprit et qu'en dehors de
l'esprit  rien  n'apparaît  ;  quand  on  est  capable  de  demeurer  dans
l'essence de son esprit, on demeure aussi dans l'essence des phénomènes.
Ainsi il n'est plus nécessaire de rejeter la manifestation car tout est
l'esprit. On peut donc laisser son corps et son esprit détendus.
Tous les moyens de garder le Mahamoudra sont réunis en ces six points ;
si  l'on  parvient  à  saisir  de  telles  instructions  essentielles,  toutes  les
impuretés fugitives n'auront plus de lieu où se manifester.
      Quant aux méthodes qui permettent d'obtenir la stabilité de
 l'esprit, dans un premier temps la condition primordiale est la dévotion
 et  la confiance  dans  le  Lama.  Ensuite,  il  est  important  d'adopter
 correctement les points essentiels de la posture physique et de diriger le
 regard de façon adéquate. Enfin, il faut utiliser une méthode pour poser
 l'esprit.
     Saraha dit : «  Lorsqu'on parvient à « voir » , l'immobilité devient
 stable ; j'ai réalisé le retour au point de départ comme une chamelle. »
 II est dit qu'il n'existe aucune souffrance  plus  grande  que  celle  d'une
 chamelle dont le petit est mort, car elle le recherche constamment, jour
 et nuit ; où qu'elle aille, elle revient toujours à l'endroit où son petit est
 mort. Si l'on ne fixe pas les pensées en leur donnant une existence
 propre, la pensée revient se dissoudre en l'esprit, d'où elle est issue,
 sans entrave.
      Si on croit qu'il faille saisir l'esprit, sans jamais le laisser s'échapper
 durant la pratique, cette façon de penser va créer une situation de plus
 grande activité mentale. L'idée même qu'il faut être sans pensées est
 une pensée. Par exemple, quelqu'un arrive quelque part, et le maître
 des lieux lui ordonne de rester en disant :  « ne partez pas ailleurs,
 aujourd'hui restez ici ! »; cet ordre va provoquer des doutes et des
 questions chez celui qui avait pour intention de venir et de rester là,
 il   va  se   dire   : « si  je  reste,   il   y   aura   peut-être   des   difficultés   ;
 il  n'est pas  bon  que je  demeure  ici »  .  A  cette  idée,  il va reculer  et  se
 préparer à s'échapper, tout simplement parce qu'on lui a ordonné de
 rester. Si la personne en place ne lui avait pas donné cet ordre, il serait
 probablement resté docilement dans cet endroit.
      Similairement, il ne faut pas charger l'esprit d'un travail, il faut
 simplement le relâcher, et sans méditer sur quoi que ce soit, dans la
 détente, se décontracter sans aucun artifice ou fabrication, sans pourtant
 être distrait, et rester détendu, sans rien  faire . On doit demeurer
 dans un état qui est libre de peur et d'espoir concernant la méditation,
 un état très serein et sans évaluation, sans isoler le passé, sans partir à la
 rencontre du futur,  en restant  simplement dans  l'instant présent,
 non artificiel, non façonné, libre d'espoir et de crainte.
 Ayant tranché parfaitement toutes les projections liées à la manifes-
 tation, on ne laisse pas l'apparence de l'esprit dévier en quelque chose
 d'extérieur (16). Même l'idée d'être content si la méditation se dévelop-
 pe, et déçu si elle n'apparaît pas, est, en fait, la cause de l'appa-
 rition de plus de pensées. Il faut donc laisser son esprit reposer dans un
état affranchi des notions de méditant et de méditation, dans un état où
 l'esprit est  sa guise, découvert,é bahi, relâcha. Si l'on demeure ainsi,
 dans l'instant premier, l'esprit se pose en lui-même. Comme le dit
 Saraha :  « Si on détend cet esprit qui est contraint, aucun doute quant
 sa libération ».  Trancher toutes les projections relatives aux trois temps et
 laisser l'esprit demeurer dans un état non  artificiel est  la  meilleure
 méthode à appliquer dans la recherche d'un esprit stable. Si on procède
 autrement, de plus en plus de désir et de colère surgissent de toutes
 parts  ;  en  outre,  l'esprit  est  perturbé  de  par  les  tentatives  de
 compression des projections méditant-méditation ; on n'arrive pas
 adopter la posture physique ni  trouver la position du regard ; bien que
 l'on puisse demeurer dans un état inerte, le courant de l'être n'étant
 plus conduit par l'intensité de la foi et de la dévotion envers le Lama,
 l'esprit ne désire pas être stable (17).
     On doit se souvenir des caractéristiques générales de l'esprit : que
 l'on veuille le saisir, on n'y parvient pas ; qu'on le rejette, il n'a pas
 d'endroit où aller ; si l'on ne sait pas rester sur l'esprit lui-même, de
 manière détendue, la méditation ne poindra pas, car on heurtera l'état
 naturel avec toutes les catégorisations de l'espoir et de la crainte.
     Quelques citations de Tilopa :
 « yant abandonné complètement toute activité physique, demeure
primaire, spacieux, sans parole, sans expression, le son vide comme un
écho, l'esprit sans penése comme devant un travail achevé, le corps sans
coeur comme la tige d'un bambou, l'esprit comme au milieu du ciel,
au-delà de tout objet mental, et, dans cet état, reste relâché, sans rejeter
ni établir les pensées ».
«  II ne faut rien faire à l'esprit, être complètement libre du désir et de
l'aversion ; l'esprit s'élève de lui-même et se pacifie de lui-même,
comme les reliefs que l'on dessine dans l'eau et qui aussitôt tracés
s'évanouissent.  Si  l'on  ne  transgresse  pas  le  sens  de  la    non
demeure  et du  non point de référence , alors on ne transgresse
pas le samaya (18) ; ceci est la torche qui disperse toute obscurité. »

     Si l'on ne réside pas dans les extrêmes, tels que être, exister, etc...,
si l'on est complètement libre de répulsion et de désir,  alors tous les
enseignements réunis de tous les réccptables seront réalisés. Si l'on reste
absorbé, ici, alors on est libéré de la prison du samsara ; si l'on demeure
d'une manière équanime, ici, tous les voiles et les actions négatives sont
brûlés ; ceci est l'explication de l'enseignement du Bouddha intitulé
 « le Flambeau de la Doctrine »  :  II faut couper tous les liens de
l'attachement et du rejet en relation avec la famille et le pays, et aller
méditer en solitude dans les forêts ou dans les montagnes en demeurant
dans l'état de non méditation ; lorsque la non obtention est obtenue,
alors on obtient le Mahamoudra.
     Une citation du texte nommé  « Se reposer dans la nature de
l'esprit »  :
 Dans un premier temps, demeure dans la détente du relâchement afin
de dissiper les impuretés de la méditation ; ensuite, adopte une vision
vibrante et vierge en contemplant l'esprit, afin d'unifier la période de
méditation et de post méditation ; enfin, nivelle tout dans une attitude
libre de rejet et d'acceptation ; n'analyse pas le passé, ne va pas  la
rencontre du futur, sois sans attachement au présent et demeure dans
l'espace vide. Coupe le va-et-vient des pensées relatives aux trois temps
et demeure ainsi dans l'absorption profonde libre de  conception.  
     Une citation du texte «  Le reliquaire du Mahamoudra »  :
 Dans un premier temps, prie avec une ferveur ardente le Lama au
sommet de ta tête, puis détends les membres et leurs nerfs et demeure
 dans un état naturel exempt de toute recherche ; dans cet état, ton corps
 se posera de lui-même. Si tu n'essaies pas d'ouvrir   les lèvres ou de
sourire, et que ta parole reste sans aucun son ou mission, alors ta parole
 se  posera  d'elle-même.  Si tu  es  libre  de  pensées  quant  à  vouloir
 appliquer  la méditation telle ou telle façon de poser le regard, et si tu
 ne cogites pas :  je suis dans la phase préliminaire de la méditation ,
 il  ne  restera alors  qu'un  état  ébahi,  ouvert,  et  dans  cet  état  l'esprit  se
 stabilisera de lui-même. Demeurant ainsi dans l'état fasciné, ébahi, qui
 est  semblable  au  désir-attachement  expérimenté  par  les  dieux  des
 royaumes de méditation, ceci est la caractéristique de l'obtention des
 préliminaires de la méditation, appelée aussi  « conscience ordinaire »
 ou encore  « esprit premier » . Cette expérience s’élève également chez
 tous les êtres, lorsqu'ils se reposent de la fatigue ; mais ils ne la
 reconnaissent pas et, pour cette raison, continuent à errer dans le cycle
 des existences.
     Il faut donc maintenant capturer continuellement cet état, que l'on
 soit en train de manger, que l'on tienne un mala dans la main ou que
 l'on fasse autre chose ; il faut demeurer là où il ne reste plus que
 l'ébahissement, semblable au regard de l'éléphant : lorsqu'un éléphant

 regarde quelque chose, il regarde de droite à gauche de manière très
 calme et très paisible ; il faut demeurer ainsi. Pareillement, où que l'on
 porte la vision, à droite, à gauche ou vers le ciel, les yeux sont largement
 ouverts et exorbités, comme s'ils étaient engourdis, et on se meut
 constamment dans un état de clarté et de vacuité, libre de saisie.
 On pense alors que la phase préliminaire de la méditation est apparue
 spontanément et que l'on y est ; on demeure fasciné dans la capture de
 cet état. Là,  sans fin,  on se meut dans l'état captivé  et présent  ;
 et quand on va aux toilettes, même si on était entouré d'une centaine
 de mères et de soeurs, on le ferait sans hésitation et sans embarras.
 On demeure non distrait dans un état de clarté-vacuité sans saisie,
 quel que soit le type d'activité : dormir, se lever,être assis, etc...
     Une citation d'un condensé des soutras :
 «  Possédant parfaitement l'attention, il va, il se meut, il dort, il s'assied ;
 son esprit est sans la moindre trace de confusion, il regarde et il marche
 comme sous un joug.  (comme les boeufs attachés par un joug qui
 labourent et sont sous contrôle : ils ne peuvent se diriger que dans une
 seule direction, sans aller à droite ou à gauche). »
     En bref, que l'on soit en train de parler, de réciter des soutras ou
de murmurer des mantras, d'écouter ou d'expliquer le Dharma, etc....
quelle que soit notre activité, on doit être continuellement captivé en cet
état, caractérisé par la non-dualité de la clarté et de la vacuité,  libre
d'attachement et sans distraction.
     Il est important de mettre en pratique assidûment et avec coeur de
tels enseignements immaculés qui viennent de tous les vénérables Lamas
du passé de la lignée Kagyupa.

Copyright Tendrel 1984.

 
NOTES

 1 - Stabilité mentale : le méditant a tendance  fixer une idée de la  stabilité  dans son esprit,
et  tente de  conduire  sa  méditation  pour  parvenir  à  cet  état  supposé.  Ce  concept  de  stabilité,
souvent lié à la recherche d'un esprit sans pensées, est un obstacle à la véritable compréhension
de la stabilité mentale.
2 - Quatre types d'activités : en fait, terme qui induit toutes les activités à travers les quatre
attitudes du corps : assis, debout, en mouvement, couché.

3 - image traditionnelle : dix  quinze minutes.

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4 - Les cinq Facultés sensorielles plus la perception des objets mentaux. Lorsque le mouvement de
ces facultés est laissé libre  tel quel , sans attachement à l'objet perçu, est reconnu le jeu
incessant de l'esprit-Dharmakaya.
5 - Termes yogiques spécifiques de l'expérience de chiné, sans équivalent dans le langage courant.
Ils  indiquent  souvent  la  découverte  ou  la  pénétration  d'un  aspect  de  la  pacification  de  l'esprit.
C'est pourquoi on utilise les points de suspension ; la traduction est approximative.
6 - Produire ou réduire : ramener l'esprit  une représentation mentale, surestimant ou sous-
estimant sa nature, ou cherchant à créer une idée en en supprimant une autre.
7 - Indifférent : indique une fausse stabilité, une neutralité crée artificiellement, une volonté
d'ignorer un téat de l'esprit.
8 -L.'analyse est un processus d'investigation mentale ; elle mène  une élaboration conceptuelle
mais  ne permet  pas  la réalisation de la  nature de l'esprit,  par définition au-delà  de  la
sphère conceptuelle. La reconnaissance mentale de tel ou tel état est comprise ici comme une idée
 prenant la place d'une autre idée.
9 -  Toutes les formes d'affirmation ou de négation, de sujet et d'objet, d'existence ou de non-
existence, sont des notions duelles. L'attachement à une vacuité d'existence ou  une existence de la
 vacuité empêche la réalisation de la vacuité non-duelle, sans restriction.
10 - Sans  agir  pour  provoquer  cet état  ou  le maintenir.
 11  -  Observer  les  pensées,  sans  faire  de  commentaires  ou  d'analyses  à  leur  sujet,  regarder
 directement le discours mental,  « maintenant » , l'observateur qui juge la méditation.
 12 - Les pensées s'élèvent par désir d'occupation mentale. Regarder directement ce désir supprime
 la cause de leur apparition.  S'ouvre alors l'espace non-conceptuel où l'esprit se meut sans désir ou
 vouloir spécifique.
 Il  se  promène  :  sans  attente  ni  limite.
 13 - Filer le rouet est le seul travail digne d'un brahmine, plus haute caste de la société indienne.
 Ne cherchant à travers cette occupation ni gain ni profit, le brahmine file sans préoccupation ni
 hâte. C'est l'exemple de l'activité libre de recherche et détendue, telle que doit être la méditation de
 chiné.
 14 - La méditation est dépendante du type de production qui s’élève dans l'esprit. Selon que les
 créations mentales s'harmonisent ou non à la méditation, celle-ci sera stable ou discontinue.
 15  -  La  vacuité  non  conceptuelle,  non  référentielle  ;  pas  l'idée  de  la  vacuité,  objet  mental.
 16 - Saisir la manifestation phnomnable comme existant intrinsquement, en dehors de l'esprit,
 comme un objet extérieur.
 17 - Dans cette situation, on tente d'imposer à l'esprit un état d'inertie et de néant. La méditation
 n'est plus inspirée par la dévotion au Lama et perd son authenticité, devient une «technique
 froide » . Les efforts engagés pour stopper l'expression conceptuelle bloquent et frustent l'esprit, qui
 n'accepte pas cette stabilité stupide et limitée.
 18 - Le samaya est gardé pur dans l’état ultime, naturel, non conditionné, non duel. Si on médite
 de façon délibérée, avec une orientation, un point de référence, on crée une relation duelle sujet-
 objet el le samaya est alors endommagé ; telle est la transgression.

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