"Le bouddhisme est un mode de vie par lequel nous développons les qualités de notre esprit.
C’est un mode de vie très particulier, car c’est une façon d’atteindre le bonheur
sans nuire à autrui."

LE XVIIe GYALWA KARMAPA, TRINLEY THAYÉ DORJÉ

Revue "Tendrel"

Retrouvez sur cette page des enseignements parus dans la revue "Tendrel" éditée par Dhagpo Kagyu Ling jusqu'en 2002.

Les six bardos - Partie 4

Bérou Khyentsé Rinpoché

Cette dernière partie est consacrée à l'étude des particularités du
bardo du devenir ; nous y trouverons des détails intéressants sur
les caractéristiques du "corps mental".

Rinpoché décrit les différents, processus se déroulant pendant le bardo
de la mort, mais aussi au moment précis précédant l'entrée dans une
matrice, en d'autres termes une nouvelle incarnation.

L'esprit d'éveil et le bardo

Avant de recevoir des enseignements, il convient de
s'établir dans la juste motivation, l'attitude d'esprit
éveillée. Cette bodhidtta se développe à deux niveaux:
aspiration et mise en action.
En premier lieu, on va prendre conscience de la situation
indésirable dans laquelle sont pris tous les ètres qui errent
dans le cycle des existences, dont l'esprit est sous l'emprise des
émotions, ce qui les entraîne dans le cycle sans fin des
naissances et des morts. Contemplant cette souffrance dans
laquelle sont plongés les ètres qui furent nos mères
d'innombrables fois, on développe la ferme détermination de
tous les libérer des tourments dont ils sont affligés et de les
rétablir dans le bonheur Immuable de l'au-delà de la souffrance.
C'est la bodhicitta d'aspiration, qui s'exprime au travers des
souhaits et des prières.
Ceci dit, cette détermination n'est pas suffisante en soi, il
faut la concrétiser par la mise en application de notre
aspiration ; c'est le deuxième aspect de la bodhicitta. Cette
mise en oeuvre va s'effectuer par la pratique des six vertus
transcendantes (paramitas) que sont générosité, éthique,
patience, énergie enthousiaste, méditation et sagesse-
connaissance, vertus qui nous permettent d'agir de façon
authentique pour le bien des ètres. Sans considération pour son
propre bienfait, on va agir avec l'unique dessein d'établir tous
les ètres sans exception dans l'au-delà de la souffrance.
On va donc s'efforcer de développer une noble attitude du
corps, tournée vers le bien d'autrui, une attitude conforme à
l'esprit d'éveil. On pratiquera la générosité d'une manière
simple et naturelle en donnant vètements et nourriture à ceux
qui en ont besoin, en offrant assistance médicale aux nécessi-
teux ; pour résumer, toute forme de générosité accomplie avec
sincérité. D convient aussi d'avoir une attitude noble au niveau
de la parole, s'adressant à son prochain d'un ton égal, poli, en
employant des termes qui ne sauraient blesser directement ou
indirectement, en évitant toute allusion déplacée. On
s'efforcera également de développer une noble attitude d'esprit
en se débarrassant au maximum de toutes pensées de jalousie,
de colère et autres et en se tournant sincèrement vers autrui
avec la meilleure bienveillance, de façon à ètre à mème d'aider
les autres d'une manière naturelle et sans orgueil.

Non seulement cette attitude noble du corps, de la parole
et de l'esprit est éminemment profitable à autrui, mais on en
retire soi-mème un grand bienfait : débarrassé des scories qui
l'encombrent, des émotions violentes, l'esprit s'établit dans une
attitude intérieure paisible et bienveillante en accord avec
l'attitude extérieure, et on expérimente un état de paix et de
calme, avec une qualité de clarté et de lucidité d'esprit bien
supérieure à la normale.

Dans le développement de la bodhicitta, il existe plusieurs
approches de notre relation aux autres. Eh premier lieu, on va
considérer autrui comme étant égal à soi-mème : en nous
basant sur notre propre expérience de la souffrance et du
bonheur, nous allons considérer le fait que tout ètre vivant
souhaite comme nous éviter la souffrance et obtenir le
bonheur. Ainsi, puisque nous désirons éviter la douleur, nous
nous abstiendrons de faire souffrir autrui ; puisque nous ne
souhaitons pas perdre ce que nous avons acquis, nous évite-
rons de prendre aux autres ce qui ne nous est pas donné ; et
aussi, puisque nous-mèmes recherchons bonheur, paix et
sécurité, nous nous efforcerons de les apporter aux autres, de
leur procurer les conditions que nous aimerions trouver pour
nous-mèmes. Nous allons ainsi agir conformément à l'esprit
d'éveil, mettant en pratique la compassion - désir d'écarter la
souffrance pour autrui ï et l'amour - désir d'établir tous les
ètres dans le bonheur. Nous allons donc adopter un mode de
vie et de cotoportement à travers lequel nous nous efforcerons
d'établir les ètres dans le bonheur et de les libérer de la

souffrance, d'une manière aussi instinctive et naturelle que
nous le ferions pour nous-mèmes.

Ceci dit, il existe une attitude plus proche de la bodhicit-
ta qui consiste à considérer son prochain comme plus impor-
tant que soi-mème, donnant aux autres tout le bonheur que
l'on souhaiterait pour soi et prenant sur soi toute la souffrance
d'autrui. La méditation de tong-lèn qui utilise le support de la
respiration permet de développer cette attitude. En expirant,
on pense que l'air expiré est une lumière qui emplit l'univers
et apporte bonheur et félicité à tous les ètres, sans distinction
entre proche et lointain, ami et ennemi ; c'est une lumière de
félicité qui pénètre tous les ètres de manière égale, comme la
lumière du soleil. En inspirant, on pense que l'on aspire une
sorte de fumée noire opaque condensant toute la souffrance,
les émotions et négativités des ètres, les débarrassant ainsi de
leurs tourments. Cette fumée noir‚tre se dissout en nous et
disparaît. Cette méditation a donc pour but l'entraînement de
l'esprit à l'attitude pleinement altruiste ; elle est très bénéfique
pour ceux qui la pratiquent car elle apaise la saisie
égocentrique, source des émotions conflictuelles qui perturbent
l'esprit.

L'entraînement à la bodhicitta sous tous ses aspects,
notamment à travers des pratiques spécifiques telle la
méditation de tong-lèn, est non seulement bénéfique à tous,
mais est de plus extrèmement utile lorsqu'on entre dans les
états intermédiaires du bardo. On se trouve alors face à des
situations périlleuses et terrifiantes qui sont la matérialisation
de nos craintes, émotions et tendances profondes. Plus on est
préoccupé par soi-mème, attaché à sa propre personne et
soumis à une forte emprise des émotions sur notre esprit, plus
les projections et hallucinations du bardo apparaîtront de
manière réelle et terrifiante.
Ainsi, l'entraînement à la bodhicitta et toutes les prati-
ques en général non seulement apportent des effets
relativement immédiats dans cette existence, mais ont pour but
de faire du moment de la mort et du passage dans le bardo
une transition paisible, dans la mesure oô notre esprit se sera
habitué & se détacher de ses propres projections et émotions
conflictuelles. Cet entraînement nous permet donc d'éviter de
nous laisser entraîner par les visions terrifiantes du bardo. De
plus, dans l'éventualité d'une future naissance, selon la force
de nos souhaits et de notre pratique nous nous dirigerons vers
un état d'existence favorable, une précieuse existence humaine
qui nous offrira la possibilité de poursuivre notre chemin vers
l'éveil et de venir en aide aux ètres,

Le bardo du devenir

Nous avons vu que le méditant excellent qui, s'étant
entraîné de son vivant à la méditation, avait reconnu la
Claire-lumière du chemin pouvait se libérer dans le meilleur
des cas au moment de la mort. Le méditant un peu moins
qualifié se libérera au moment du bardo de la Claire-lumière
du dharmata. Le méditant de capacité moindre pourra se
libérer durant le bardo du devenir. Pour la majorité des ètres,
ordinairement, la Claire-lumière fondamentale n'apparaît que
pour un temps très bref et n'est pas reconnue comme telle,
l'esprit demeurant comme aveugle, fermé à sa reconnaissance.
La conscience, dès lors, tombe dans une sorte de coma
dépourvu de tout phénomène mental, un peu comme le som-
meil très profond, état qui peut durer de quelques instants à
quelques jours en fonction des individus. Puis on va émerger
de cet état d'inconscience, ce qui marque l'entrée dans le bardo
du devenir. La durée de ce bardo varie selon les individus :
certains peuvent demeurer prisonniers de cet état intermédiai-
re pendant très longtemps, étant bloqués pour une raison ou
une autre ; pour d'autres, c'est un passage qui dure simple-
ment quelques instants ou quelques jours. On considère
traditionnellement que la durée maximum du bardo du devenir
est de quarante neuf jours,
II existe des signes extérieurs qui indiquent que la
personne a quitté le bardo du dharmata et est entrée dans le
bardo du devenir. Il se produit en général un écoulement au
niveau des narines ou de l'orifice sexuel. Ceci n'a rien à voir
avec le rel‚chement des sphincters qui se produit au moment
de la mort ; c'est un phénomène qui se produit beaucoup plus
tard, à l'issue du bardo du dharmata, donc jusqu'à deux ou
trois jours après le moment de la mort selon les individus.
L'apparition de ces signes marquent donc l'entrée dans le
bardo du devenir qui se termine au moment oô la conscience
entre dans un nouveau processus de renaissance, à travers une
matrice ou autre.

Le corps mental

Dans le bardo du devenir, on est doté de ce qu'on appelle
un "corps mental". Ce corps mental est en fait le reflet de nos
tendances inconscientes ; tout comme celui auquel on
s'assimile dans le rève, il est le fruit de nos expériences, de
notre vécu, et ressemble donc en tout points à celui que nous
avions de notre vivant, à la seule différence qu'il apparaît
comme parfaitement complet : mème si l'on était sourd,
aveugle, infirme ou estropié en cette existence, le corps mental
du bardo du devenir apparaît tout-à-fait complet et
opérationnel. Tout comme notre individualité psychophysique en
cette vie était formée des cinq agrégats, cristallisation de nos
tendances profondes, de la mème façon ces tendances
inconscientes vont dans le bardo réunir les loungs, les éléments
subtils et mentaux qui créent l'illusion d'un corps semblable à
celui qu'on expérimente dans le rève, base d'expériences
sensorielles.

Ce corps mental peut se déplacer sans aucun obstacle,
traversant porte, mur ou montagne sans difficulté ; on se rend
instantanément là oô nous portent nos pensées. Il est dit de ce
corps mental qu'il génère sa propre lumière. En effet,
ordinairement, pour percevoir ce qui nous entoure, nous avons
besoin non seulement de nos yeux mais aussi d'une lumière
naturelle ou artificielle qui se réfléchisse sur les objets ainsi
perceptibles par l'intermédiaire de l'organe visuel. Le corps
mental, quant à lui, est dépourvu de matérialité et ne possède
donc pas d'organe visuel. Lorsqu'on dit qu'il génère sa propre
lumière, cela ne signifie pas qu'il rayonne comme une lampe,
mais qu'il n'a pas besoin d'une source de lumière extérieure
pour percevoir les objets ; c'est un peu comme dans le rève oô
la lumière extérieure n'est pas nécessaire pour percevoir les
objets oniriques.
Dans le bardo, il est impossible de se nourrir de substan-
ces matérielles. Néanmoins les ètres du bardo expérimentent la
faim et la soif qui peuvent toutefois ètre apaisées par l'odeur
d'aliments si ceux-ci leur sont spécialement dédiés, sinon cela
n'a aucun pouvoir de les soulager. Lorsqu'on évolue avec ce
corps mental, on possède d'une manière erratique et limitée
certaines facultés supra-normales comme la clair-audience, la
clairvoyance, la télépathie, etc, qui apparaissent de façon
fragmentaire et instable au gré des circonstances. Les ètres du
bardo qui sont karmiquement très proches les uns des autres
ont la possibilité de se percevoir.
Une autre caractéristique du corps mental est son extrème
instabilité : actuellement, notre principe conscient est ancré,
circonscrit à un corps physique qui assure une certaine stabilité
relative. Débarrassé de ce corps physique, la conscience du
corps mental est extrèmement mouvante et volatile. Il suffira
de penser à quelqu'un, par exemple, pour se trouver
instantanément en face de cette personne, sans que celle-ci
puisse évidemment nous percevoir. Puis, dès que la pensée
vacille un peu et qu'on perd sa concentration, on se retrouve en
face de quelqu'un d'autre ou dans un lieu totalement différent;
on est ainsi constamment projeté d'une situation à une autre
au gré des fluctuations mentales. La réalité dite "objective",
considérée comme extérieure, s'exprime d'une manière toutà-fait
chaotique reflétant directement l'agitation de nos pensées. Ceci
n'apparaît pas comme étant extraordinaire au départ, mais
finit par se révéler progressivement et ètre reconnu comme
"état post-mortuaire".

Les expériences du bardo

Lorsqu'on entre dans le bardo du devenir, on voit
clairement son propre cadavre étendu sans que cela nous
paraisse étrange, bien qu'on perçoive, sans comprendre

pourquoi, les personnes se trouvant réunies autour de
corps. On n'a pas du tout l'impression d'ètre mort ; i
comme dans un rève oô l'on serait confronté à des siti
fantastiques nous paraissant cependant tout-à-fait nor
Mais on va percevoir petit à petit que les gens qui nous
rent se lamentent et se désolent, ce qui nous intrigue i

puisqu'on est là ; on va réaliser progressivement que l'i
déplace sans projeter d'ombre, ou bien qu'au lieu de p
une porte de façon ordinaire, on se glisse dessous ou p
trou de la serrure ! A travers une accumulation de tels
observés on en arrive finalement à conclure que l'on est
cette prise de conscience demandant un certain temp
notre situation n'est pas évidente au premier abord.
D'autre part, il est dit que notre propre cadavre ainsi que
les ètres qui l'entourent peuvent ètre perçus sous une forme
correspondant au signe animal de l'année de notre naissance,
ce qui peut ètre assez effrayant en ce qui concerne les signes
"forts" comme le dragon par exemple, ceci provoquant d'une
manière générale un certain émoi mème si l'on est du signe du
rat ou du chien !
Les apparences du bardo se développent en fonction des
tendances habituelles accumulées dans cette existence. Ainsi,
pendant la moitié du temps du bardo du devenir, les
apparences que l'on perçoit, le monde et les circonstances à
travers lesquels on évolue seront très proches de ce qu'on a
expérimenté de notre vivant. Puis, petit à petit, les choses vont
changer et se singulariser. Au fur et à mesure que ces
tendances habituelles s'épuisent, vont se manifester de plus en
plus les tendances profondes ancrées dans ce qu'on appelle en
Occident le "subconscient", qui vont prendre le relais,
conditionnant le karma de perception, l'expérience de notre
existence à venir. Actuellement nous possédons un karma de
perception qui correspond à l'état d'ètre humain, et de ce fait
nous percevons l'existence, l'univers selon le mode humain.
Cependant, si l'on est destiné à subir un karma de perception
différent dans l'existence suivante, la réalité fondamentale va
ètre déchiffrée selon une grille de référence différente, elle va
apparaître selon un mode qui ne correspondra plus du tout à
la référence humaine, par exemple le mode animal. Ainsi, les
apparences du bardo vont évoluer dans ce sens jusqu'à ce que
l'on intègre finalement un processus de renaissance
correspondant à notre karma.

Lumières de sagesse et lueurs des six mondes

Au cours du bardo du devenir, on va ètre confronté à
l'apparition de phénomènes lumineux successifs de différentes
couleurs (blanc, rouge, bleu, vert, jaune, noir). Ces apparitions
se produisent à chaque fois selon deux aspects. Tout d'abord,
se manifeste une lumière éclatante, éblouissante, extrèmement
vive et effrayante, d'une violence quasiment insoutenable, qui
est l'essence mème de la luminosité et de la couleur. Cette
lumière d'une couleur définie, parfaitement pure et limpide,
correspond à l'une des suprèmes connaissances associée à cette
couleur lumineuse. Ces apparitions éclatantes sont libératrices
dans la mesure oô l'on en reconnaît la nature propre ; ce sera
alors la fusion de l'esprit en la suprème connaissance
manifestée en cette lumière.
En mème temps apparaît une lumière douce et tamisée,
p‚le reflet de la précédente, qui correspond à une classe
d'existence définie et vers laquelle on se sent attiré. Dans la
mesure oô l'on se sent tout-à-fait transpercé, terrassé et effrayé
par l'éclat de la lumière de suprème connaissance, on va dans
cette situation avoir tendance à se diriger vers ces lumières
douées et attirantes qui nous entraînent dans l'existence
cyclique et nous amènent à renaître au sein de l'une des six
classes d'ètres. Le blanc un peu terne correspond au monde des
dieux (dévas) dominés par l'orgueil ; le rouge au monde des
dieux jaloux ou demi-dieux (asouras) dominés par la jalousie ;
le bleu au monde humain dominé par l'attachement ; le vert à
l'existence animale dominée par l'ignorance ou opacité mentale;
le jaune correspond au monde des esprits avides (prètas)
habités par l'avarice ; et le noir aux états infernaux dominés
par la colère.
Les lumières de sagesse originelles extrèmement vives
sont accompagnées de sbns formidables, très violents, sembla-
bles au tonnerre, l'essence mème du son. Si l'on s'est entraîné
de son vivant au calme mental, si l'on a reçu des enseigne-
ments et pratiqué le Dharma, on peut ètre amené à recon-
naître ces manifestations lumineuses et sonores comme étant
la projection, l'objectivation de notre propre essence. Dès lors,
ces phénomènes terrifiants, lorsqu'ils sont perçus comme
extérieurs à nous, n'ont plus rien d'effrayant lorsqu'ils sont
reconnus comme étant simplement la manifestation essentielle
de notre propre esprit. Non seulement ils sont ainsi dégagés
de toute charge émotive, mais de plus, la reconnaissance de
leur nature nous permet de nous libérer en la suprème
connaissance correspondante - ils sont reconnus comme l'un
des cinq Dhyam-bouddhas. Cependant, pour que cette
reconnaissance libératrice puisse s'effectuer, il faut avoir suivi
l'entraînement nécessaire ; faute de quoi, fuyant ces manifes-
tations extrèmement vives qui nous effraieront, dans notre
confusion nous nous dirigerons fatalement vers la lumière
terne et douée menant à l'un des six états d'existence.

Vers une nouvelle existence dans le cycle

Lorsqu'on est attiré par l'un des six états d'existence, on
n'a pas conscience de se diriger vers tel ou tel monde. Il n'y a
rien pour nous montrer la direction que l'on est en train de
prendre. Les apparences du bardo vont se manifester d'une
manière totalement symbolique dépendant de chaque individu,
comme dans le rève. Par exemple, en étant attiré par le
monde des dieux, on aura l'impression de se diriger vers un
superbe palais de cristal ; destiné à renaître en le monde des
dieux jaloux, on sera attiré par des roues de feu, des champs
de bataille oô l'on pourra se couvrir de gloire ; penchant vers
le monde animal, on aura l'impression de se réfugier dans des
grottes accueillantes ou des trous dans la terre, comme des
terriers ; destiné à renaître comme esprit avide, on aura envie
de se glisser dans des fentes de rochers ou à l'intérieur de
souches vermoulues ; si l'on doit renaître dans les enfers, on
sera attiré par des lieux sombres et souterrains que l'on
trouvera accueillants et vers lesquels on se précipitera,
cherchant à échapper à un danger imaginaire. L'entrée en ces
différents mondes se fait d'une façon très symbolique qui n'a
que peu de rapport avec la situation en soi. Une fois que l'on
s'est dirigé vers l'une des six classes d'existence, se produit
ensuite l'entrée en la matrice. (Il est à préciser toutefois qu'il
existe d'autres formes de naissance. On en dénombre quatre
en tout : par une matrice, par un oeuf, par humidité, par
apparition.)
On aura la vision de ceux qui vont devenir nos parents
géniteurs dans le monde oô nous sommes appelés à prendre
naissance. Si nous devons renaître en tant qu'humain, nous
aurons connaissance de nos futurs parents en union sexuelle.
Au moment du coÔt, nous éprouverons une attraction irrésis-
tible pour l'un et une aversion violente pour l'autre, suivant
que l'on est destiné à renaître m‚le ou femelle (si l'on doit
renaître en tant qu'homme par exemple, on éprouvera attrac-
tion pour la future mère et aversion envers le futur père). En
fait, à ce moment, le principe conscient suit ou s'associe en
quelque sorte au processus de rencontre des deux gamètes,
spermatozoÔde et ovule, principe masculin et principe féminin.
Bardo et libération

Au moment oô s'opère la fusion des deux éléments m‚le et
femelle formant ainsi un zygote, premier élément de l'ètre
vivant, le principe conscient se trouve totalement identifié à
cet oeuf, ce début d'embryon. Il y demeure complètement
prisonnier, ne pouvant plus désormais s'échapper. Alors
commence le processus de constitution et de développement du
corps au sein de la matrice, qui amènera finalement à la
naissance, à l'entrée dans le bardo de la vie (le bardo de la
naissance à la mort). On a ainsi bouclé le cycle des différents
bardos de l'existence conditionnée.

Il faut savoir que ces bardos ne constituent pas des
entités distinctes mais forment un courant continu et sont
reliés les uns aux autres au sein de l'existence globale, de la
mème façon qu'on ne peut pas dire que le sommeil et le rève
sont séparés de ce que nous appelons la vie, ils en font partie.
Si l'on parvient au sein de l'un de ces bardos à percevoir
le caractère illusoire des phénomènes auxquels on est confron-
té, on en sera libéré. C'est la raison pour laquelle on pratique
l'absorption méditative, le yoga du rève, etc. Mème si, en le
rève ou la méditation, on parvient seulement à s'approcher de
l'état de reconnaissance de la nature illusoire de la manifesta-
tion, cela nous aidera à reconnaître le caractère également
illusoire des phénomènes qui apparaissent lors des bardos qui
suivent le moment de la mort. Dans ce contexte, la
reconnaissance est à la fois plus difficile du fait de la violence
des manifestations, et plus facile car l'esprit n'est plus limité
ni prisonnier d'un support matériel.

Les bardos constituent un seul courant d'ètre et l'on peut
à tout instant s'en libérer. Si de son vivant on parvient à
rester dans un état de méditation stable, quand l'esprit demeu-
re dans la contemplation de sa propre essence sans ètre
emporté par les phénomènes mentaux et les émotions, on va
pouvoir en dehors de la méditation développer la compréhen-
sion du caractère illusoire de tous les phénomènes. On
développe la réalisation du fait que les cinq agrégats
constitutifs de notre personne sont en essence les cinq
Dhyani-bouddhas et que les cinq éléments composant l'univers
sont en essence les cinq parèdres (aspects féminins) de ces
Bouddhas. Cette prise de conscience peut donc s'effectuer au
sein mème de la vie quotidienne. Elle se poursuit dans le rève.
On n'entrera plus dans le rève d'une façon ordinaire, sans
aucun libre-arbitre, mais en toute lucidité, comprenant qu'il
s'agit de quelque chose de complètement illusoire, que le rève
est totalement dépourvu de réalité. On pourra alors conserver
cette lucidité à l'état de veille. Au moment de la mort et
après, cette lucidité agira par rapport aux illusions du bardo
et, par la force de cette prise de conscience, on sera libéré
instantanément. On n'aura pas à subir le passage en le bardo.
Tel est le but de la pratique méditative du Vadjrayana
dans ses deux phases de développement (kyérim} et d'achève-
ment (dzokrim). On développe tout d'abord consciemment en
notre esprit la visualisation' d'une déité ; puis cette déité se
dissout en lumière et se fond en nous, cette phase exprimant
lÔndissociabilité de la déité et de notre propre esprit dont elle
n'est qu'un des aspects essentiels ; finalement, indifférencié de
la déité, on se fond soi-mème en la vacuité originelle qui n'est
rien d'autre que la Claire-lumière fondamentale.

Si de son vivant on s'est entraîné à ces différentes phases
de la méditation, on aura l'opportunité de se libérer des
apparences et du cycle des existences, que ce soit au moment
de la mort, lors du bardo du dharmata ou dans le bardo du
devenir. Le moment de cette libération dépend du degré de
maîtrise de notre pratique ainsi que de la phase en laquelle on
s'est le mieux entraîné. Quoiqu'il en soit, l'entraînement que
nous aurons poursuivi en les pratiques du Vadjrayana donnera
directement accès à la nature de ces expériences auxquelles
nous serons confrontés dès le moment de la mort. Et il sera
possible de réaliser toutes ces manifestations extérieures
comme étant la projection de notre propre esprit, comme
n'étant pas différentes de l'esprit mème. Ainsi, lorsqu'appa-
raîtront les divinités du bardo, quel que soit leur aspect, on les
reconnaîtra pour ce qu'elles sont et on se libérera ainsi
instantanément des apparences.

Les deux phases de création (kyérim} et d'achèvement
(dzokrim} correspondent respectivement aux moyens et à la
sagesse. Elles ne peuvent ètre considérées indépendamment
l'une de l'autre. Les déités que l'on développe en notre esprit
ne sont pas différentes de la vacuité. Toute la manifestation
n'est pas différente en essence de la vacuité. Il n'y a donc pas
de séparation entre la nature ultime des phénomènes et leur
réalité apparente. De ce fait il est très important de considérer
les phases de kyérim et dzokrim comme un tout indissociable.
Milarépa a dit qu'il n'y a pas d'autre démon que notre
propre esprit et que la seule manière de les subjuguer est de
vaincre nos propres tendances négatives. Ceci dit, il apparaît
néanmoins des entités malfaisantes que l'on appelle "démons",
qui sont définies en différentes catégories.
Ce peuvent ètre des entités individuelles errantes ou
rattachées à un lieu particulier ; dans ce cas, ces entités vont
charger ce lieu d'influences extrèmement négatives, rendant les
gens malades, provoquant hallucinations ou impulsions à
commettre des actes nuisibles.
Ce peuvent ètre aussi des entités prisonnières d'un état
végétatif obscur, un peu "crépusculaire", conséquence d'une
puissante emprise des émotions sur leur esprit en dépendance
d'une très forte saisie égocentrique. Par la force d'un
attachement intense, d'une très grande haine, avidité, jalousie
ou autre, ces ètres vont se trouver prisonniers d'un état qui
leur permet d'avoir certaines relations avec le monde humain
et d'exercer des influences plus ou moins négatives vis-à-vis
des humains dans des situations données.
D'autres, que l'on peut appeler "fantômes", endossent
l'apparence et certaines caractéristiques d'une personne
décédée, ce qui est cependant tout-à-fait distinct du corps
mental du défunt ; ces entités vont amener beaucoup de
perturbations chez les vivants par leurs apparitions, en les
empèchant de dormir, en provoquant certains déséquilibres
entraînant des maladies psychosomatiques... Bien que dépour-
vues de réelle substance, ces entités peuvent donc entraîner
des troubles chez les humains.
D'autres types de "démons" sont des ètres prisonniers du
bardo du devenir. Dotés d'un corps mental, ils errent dans ces
états intermédiaires sans pouvoir s'en libérer. Certains d'entre
eux finissent par renaître en tant qu'esprits avides, les autres
continuent à errer dans le bardo et peuvent devenir malfai-
sants du fait de leur insatisfaction permanente. En fait, toutes
ces entités ou "démons" sont malheureuses, tourmentées, et
par conséquent enclines à agir de façon malveillante et
nuisible envers autrui.
Comme le dit Milarépa, la meilleure façon de vaincre les
démons est de purifier son propre esprit. Ceci dit, il existe
certains rituels de- purification qui écartent ou apaisent ces
entités. Par l'aide qu'on leur apporte, on peut alléger leur
souffrance, leur état de profonde insatisfaction, les rendre plus
heureuses et les libérer des états dont elles sont prisonnières.
On diminue ainsi leurs tendances malveillantes, libérant du
mème coup les humains de leurs influences négatives. Par
exemple, il est un moment oô l'on présente à ces entités de la
nourriture et des boissons destinées à calmer leur faim
dévorante, ces offrandes s'adressant également aux prètas, les
esprits avides. On brûle de la farine, un mélange de différentes
graines, de sucre, etc. Ces substances leur sont dédiées, de telle
sorte qu'elles peuvent en absorber l'essence et ètre ainsi
rassasiées et désaltérées. Toutes ces pratiques permettent
d'apaiser ces entités en soulageant leur faim, leur soif, en
diminuant leur agressivité et ainsi de les libérer de l'état en
lequel elles sont enfermées, ou tout au moins d'apaiser leur
désir de nuire à autrui.

Ceci termine le cycle des enseignements sur le bardo,

Dhagpo Kagyu Ling - Landrevie - 24290 Saint-Léon sur Vézère - tél : 05 53 50 70 75 - Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.