"Le bouddhisme est un mode de vie par lequel nous développons les qualités de notre esprit.
C’est un mode de vie très particulier, car c’est une façon d’atteindre le bonheur
sans nuire à autrui."

LE XVIIe GYALWA KARMAPA, TRINLEY THAYÉ DORJÉ

Revue "Tendrel"

Retrouvez sur cette page des enseignements parus dans la revue "Tendrel" éditée par Dhagpo Kagyu Ling jusqu'en 2002.

Les six bardos - Partie 2

Bérou Khyentsé Rinpoché


L'été dernier, S.E. Bérou Khyentsé Rinpoché enseignait pour la première fois à
Dhagpo Kagyu Ling (voir Tendrel n ∞ 20). L'enseignement sur les Six Bardos dont
nous reproduisons ici la première partie fut donné conjointement à l'initiation des cent
divinités paisibles et courroucées.
Ordinairement, l'Occidental considère l'étendue de son existence en termes
opposés de vie et de mort, cette dernière étant bien souvent considérée comme l'anéan-
tissement définitif de l'individu, la négation de l'existence. Or, il faut se rappeler que,
selon la tradition tibétaine, il appara-t un continuum de l'existence qui n'est qu'une
suite d'états de conscience (ou domaines, champs d'expérience), techniquement
appelés "bardo*", c'est-à-dire "état intermédiaire".
Le pratiquant bouddhiste aborde son existence dans la perspective globale des
différents bardos (classés en six généralement), de leur continuité et interaction. La
mort n'est donc pas l'objet d'une focalisation particulière, mais s'inscrit dans un
processus global continu qui est pris en compte dans son ensemble.

* Dans l'enseignement qui suit, l'emploi du terme "bardo" tel quel se réfère plus particulièrement au bardo
du devenir.
Bardo est un mot tibétain qui signifie "intervalle". On
considère que la totalité du processus existentiel peut être
définie en six bardos différents :

- Le bardo de la vie, la part de l'existence qui se situe entre le
moment de la conception (l'entrée dans la matrice) et le
moment de la mort (les premiers symptômes de la mort).
Au sein même de ce bardo se trouvent deux autres bardos :
- Le bardo du rêve (ou du sommeil).
- Le bardo de l'absorption méditative,
qui sont des moments où l'on change d'état de conscience.
- Le bardo du moment de la mort.
- Le bardo du dharmata, le moment où l'esprit expérimente la
possibilité de reconna-tre sa propre nature.
- Le bardo du devenir, globalement l'intervalle entre une
existence et la suivante.

Actuellement, nous sommes dans le bardo de la vie au sein
duquel nous faisons l'expérience du bardo du rêve (ou du
sommeil) qui se situe bien sûr entre l'instant où l'on s'endort et
celui où l'on se réveille.
Si nous pratiquons la méditation, il est possible de faire
l'expérience d'un autre type de bardo, l'intervalle de temps
s'écoulant entre le moment où nous entrons en absorption
méditative et celui où nous en sortons.
Le bardo du moment de la mort commence dès
l'apparition des premiers symptômes liés à la résorption succes-
sive des principes vitaux et il se termine lors de l'apparition de
la Claire lumière fondamentale ; ou bien, pour ceux qui ne la
reconnaissent pas, il se prolonge jusqu'au moment où l'on
émerge d'une période d'inconscience totale qui peut durer de
quelques heures jusqu'à trois jours.
La durée du bardo du moment de la mort varie de
quelques instants à trois ou quatre jours, en fonction de l'état
d'esprit du mourant, suivant qu'il a été préparé ou non à ce
moment.
Le bardo du dharmata est l'intervalle durant lequel se
manifeste la nature fondamentale de l'esprit, nommée Claire
lumière, qui ne peut être reconnue que par celui qui en aura
développé au cours de son existence la compréhension et
l'expérience, à travers la pratique de la méditation.

Il y a trois types de Claire lumière :
- La claire lumière de base, qui est le dharmata, nature fonda-
mentale de tous les phénomènes et de l'esprit.
- La claire lumière du chemin, aperÁu de la claire lumière qui se
manifeste en l'esprit lors des expériences méditatives au cours
de notre existence.
- La claire lumière du fruit, l'expérience de reconnaissance de
la claire lumière que l'on peut faire au moment de la mort.
Il est dit que la Claire lumière de base est semblable à la
mère, et que la Claire lumière du chemin (celle qui est
développée à travers la méditation) est semblable au fils. Et, de
même qu'un petit enfant se jette spontanément dans les bras de
sa mère dès qu'il la voit, la reconnaissant immédiatement, celui
qui a développé la Claire lumière du chemin se fond immédia-
tement dans la Claire Lumière de base qui se manifeste lors du
bardo du dharmata, cette reconnaissance du dharmata étant
semblable à la rencontre du fils et de la mère, la Claire lumière
du fruit.

La raison pour laquelle les grands méditants meurent en
principe en posture de méditation et y demeurent un certain
temps est qu'ils font alors l'expérience de cette Claire lumière
fondamentale, dont la durée peut varier de quelques instants à
plusieurs jours. Pour un être ordinaire, quelqu'un qui n'aura
pas médité suffisamment et donc pas développé la Claire
lumière du chemin, cette expérience passera totalement inaper-
Áue, et il entrera immédiatement dans le bardo du devenir.

Certains textes ne distinguent que quatre bardos. Quoiqu'il
en soit, que l'on parle de quatre ou six bardos, cela n'a pas
d'importance car il s'agit de la même chose.

Du bardo du devenir au bardo de la vie

Le processus de transmigration d'un bardo existentiel à un
autre diffère suivant le niveau de développement spirituel des
individus, quant à la ma-trise, la conscience et la lucidité.
Pour un être totalement éveillé comme un Karmapa par
exemple, le processus d'entrée de la conscience individuelle
(ou principe conscient) dans la matrice n'aura rien de commun
avec ce qui est expérimenté par un être ordinaire : la transmi-
gration n'est pas ici le résultat inéluctable des tendances karmi-
ques accumulées, mais la concrétisation d'un choix délibéré lié
au vúu de venir en aide à tous les êtres. Le processus sera par-
faitement contrôlé et perÁu d'une manière dépourvue de toute
illusion. Ainsi, la conception et la naissance se produiront dans
les conditions les plus adéquates à l'accomplissement d'une
activité bénéfique choisie. Le Karmapa va déterminer son père
et sa mère pour sa vie future ; l'entrée dans la matrice sera
expérimentée comme le confert d'une initiation, et les parents
et les circonstances entourant la naissance vont être perÁus
comme un mandala... Tout le processus s'accomplira selon un
aspect pur, déterminé par l'être éveillé.

Pour les êtres ordinaires, conception et naissance s'accom-
plissent sans aucun libre-arbitre, sans aucun contrôle possible,
d'une faÁon complètement illusoire, trompeuse et confuse,
hallucinatoire.
Dans certains textes, sont décrits les processus de renais-
sance en différents états d'existence. Lorsqu'on doit rena-tre en
des états animaux, on n'expérimente pas l'entrée dans la
matrice en tant que telle, on ne perÁoit pas non plus ses futurs
parents ni soi-même en tant qu'animaux. On a simplement
l'impression, par exemple, comme dans un cauchemar, de se
trouver dans un paysage désolé, exposé à des conditions péni-
bles, aux intempéries, telles la pluie ou la grêle. Poussé par le
désir de se mettre à l'abri, on se précipite dans un terrier, une
grotte... C'est ainsi qu'est perÁue l'entrée dans la matrice, et
dès cet instant on se retrouve prisonnier d'une nouvelle existence.
Si l'on doit rena-tre en des états infernaux, voulant
échapper à des circonstances insupportables, au froid ou à la
chaleur extrême, on va se précipiter dans des maisons, des
constructions qui vont s'écrouler... Ainsi sera perÁue l'entrée
dans une existence de type infernal.
Au lieu d'être une démarche consciente, pour un être
ordinaire le passage d'une existence à une autre est un proces-
sus totalement incontrôlé, semblable à un cauchemar, un état
hallucinatoire.
Pour illustrer la dimension illusoire et trompeuse de ce qui
est expérimenté dans le bardo au moment d'entrer dans une
nouvelle existence, nous citerons une anecdote extraite de la
biographie de Drugpa K¸nley, grand yogi tibétain. Cet être
totalement éveillé adoptait un aspect et une conduite extérieure
plutôt choquants et pouvant prêter à confusion : il était volon-
tairement non-conformiste et se moquait des institutions et des
gens en place, afin de permettre à chacun de secouer routines et
habitudes et de prendre conscience de ses propres erreurs. Un
jour, donc, il vit un jeune ‚ne près d'un monastère et,
s'adressant aux moines, il leur dit : "Vous croyez que c'est un
petit ‚ne, mais en fait c'est votre abbé, celui qui est mort il n'y
a pas si longtemps, et savez-vous ce qui lui est arrivé ? Eh bien,
dans le bardo, il a cru entrer dans un magnifique palais de
cristal alors qu'en fait il entrait dans la matrice de l'‚nesse !"
Ces manifestations illusoires dénuées de toute réalité
objective sont expérimentées individuellement, tout comme
ceux dormeurs seront sujets à des productions oniriques
indépendantes et différentes. C'est pourquoi, bien qu'il y ait de
grands traits communs à tous au sein d'un même bardo, il n'est
cependant pas possible de donner une description précise des
mondes expérimentés durant le bardo (du devenir).

Le processus hallucinatoire qui nous fait expérimenter l'il-
lusion du bardo n'est pas différent de celui qui nous fait
percevoir l'univers tel qu'il nous appara-t ordinairement, cette
perception étant elle aussi tout-à-fait illusoire. Quoiqu'il en
soit, notre perception de l'univers nous semble extrêmement
réelle, solide, du fait des tendances inconscientes qui habituent
notre esprit à appréhender comme réel ce qui est irréel, comme
permanent ce qui est impermanent, comme plaisir ce qui est en
réalité souffrance... Ces mêmes tendances inconscientes conti-
nuent après la mort à conditionner ce processus de création
d'illusions qu'est la traversée du bardo.

Le bardo du rêve

D'une manière générale, on inclut dans le bardo du rêve
toute la période de sommeil entre l'endormissement et le réveil
(bien que les périodes de sommeil profond soient sans rêves).
Lorsque nous dormons, les tendances inconscientes qui
vont se manifester à travers le rêve sont les habitudes et
inclinations générées et renforcées au cours de l'état de veille.
Ces tendances plongent un individu ordinaire dans une illusion
onirique conditionnée par les actions et le vécu antérieurs ; le
rêve est donc une conséquence karmique directe.
Le monde onirique est perÁu comme étant parfaitement
réel, dans la mesure où nous percevons des lieux et des êtres
que nous avons connus à un moment ou à un autre, des cir-
constances déjà expérimentées auxquelles nous aspirons ou que
nous redoutons, tous ces aspects étant en fait des extrapola-
tions de notre vie à l'état de veille. Le rêve est donc vécu
comme étant tout-à-fait réel, objectif et stable, bien qu'émi-
nemment insubstantiel et impermanent, ne durant parfois
qu'un bref instant ; cependant lorsque nous sommes dans le
rêve, il ne nous vient jamais à l'esprit que ce rêve va s'arrêter !
Tout comme à l'état de veille, les tendances profondes qui
nous font considérer notre vision de l'univers comme réelle
entra-nent en nous la production d'émotions conflictuelles
telles attachement, aversion, jalousie, etc. Or si notre expérien-
ce du monde est en quelque sorte illusoire, à fortiori la plupart
des rêves sont comme l'illusion d'une illusion !

Il faut cependant mentionner l'existence de certains rêves
prémonitoires pouvant annoncer des événements ultérieurs, ou
d'autres types de rêves qui sont des réminiscences d'existences
antérieures faisant référence à des événements de notre passé
profond. Ces rêves néanmoins illusoires se produisent
généralement au petit matin, juste avant le réveil.
Le bardo de la vie

Nous nous trouvons actuellement dans le bardo de la vie.
Contrairement au bardo du rêve et aux bardos qui se déroulent
durant la mort, nous jouissons maintenant d'un certain libre-
arbitre, de la possibilité d'agir par rapport aux circonstances
externes et internes ; nous avons de plus l'opportunité de
pratiquer le Dharma. C'est la raison pour laquelle nous devons
profiter de cet intervalle qui s'étend de la naissance à la mort
pour nous efforcer de dissiper l'illusion qui recouvre notre es-
prit, pour essayer d'entretenir des habitudes vertueuses et créer
des empreintes, des tendances profondes positives. Sans cela, si
nous ne faisons rien pour calmer notre esprit et diminuer
l'emprise des émotions conflictuelles, nous repartirons dans un
nouveau cycle complètement illusoire.
Pour nous préparer et nous accoutumer à ce qui va suivre
le moment de la mort, il existe certaines techniques, en particu-
lier les Six doctrines de Naropa, qui furent transmises à celui-ci
par Tilopa. Parmi ces six doctrines, se trouve ce qu'on appelle
le yoga du rêve et le yoga du bardo. Celui-ci consiste à
percevoir effectivement à l'état de veille tous les phénomènes
(la manifestation) comme étant illusoires et donc pas différents
fondamentalement de ceux que l'on perÁoit après la mort dans
le bardo. Quant au yoga du rêve, on peut dire globalement
qu'il s'agit de prendre conscience, lorsqu'on rêve, qu'on est en
train de dormir et de rêver, et de percevoir les productions oni-
riques pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire dans leur dimension
illusoire, n'ayant aucun pouvoir sur nous et pouvant être
changées, manipulées à volonté.

Cela exige évidemment une grande stabilité mentale et un
entra-nement intensif de longue haleine. Cependant, si l'on
pratique convenablement ces yogas, on développe très profon-
dément en l'esprit la faculté de reconna-tre les phénomènes tels
qu'ils sont en réalité. Ainsi, lorsqu'arrive le moment de la
mort, au lieu d'être emporté dans un ma-lstrôm, un tourbillon
d'émotions et de terreurs, de bruits fracassants, de lumières
aveuglantes, on est conscient de parvenir dans le bardo (du
devenir en particulier) et on voit les choses telles qu'elles sont.
On peut donc échapper à la frayeur, tout le processus
s'accomplit d'une manière beaucoup plus paisible, et on peut
aussi, d'une certaine faÁon, s'en rendre ma-tre.

Toujours dans les Six doctrines de Naropa, le yoga du
corps illusoire consiste à percevoir toutes les formes comme
étant insubstantielles et n'ayant pas plus de réalité que l'arc-en-
ciel, tous les sons comme étant vides tel un écho, et toutes les
pensées comme étant semblables à des mirages. Cette pratique
permet d'approcher la reconnaissance de la nature vraiment
illusoire des phénomènes, que nous considérons ordinairement
comme étant objectivement réels. Gr‚ce à cet entra-nement et à
cette accoutumance à aller au-delà de la simple apparence des
choses pour en voir l'essence, on développe en l'esprit une
habitude ancrée, une empreinte profonde qui permet, au
moment de la mort, de passer au-delà des illusions du bardo.

Bien entendu, il est sans intérêt de simplement parler de
tous ces aspects, qui ne peuvent en fait être compris en dehors
d'une pratique sérieuse et assidue. La seule utilité de ces yogas
est justement de faire sortir l'esprit de ses jeux, habitudes et
tendances profondes, ce qui ne peut s'effectuer qu'à travers la
force d'un entra-nement continu. Pour celui qui peut mener à
bien un tel entra-nement, dans le cadre d'une retraite par
exemple, la transition dans les bardos sera grandement facilitée.

Tout comme les illusions oniriques, le monde manifesté
que nous appréhendons à l'état de veille en tant que la réalité
est en fait illusoire. Quoiqu'il en soit, nous sommes prisonniers
de cette apparence que nous considérons comme réelle, solide,
fixe, permanente (nos maisons, notre environnement, nos
proches, etc.). Ce qui nous en rend prisonnier, c'est notre
incapacité d'en reconna-tre la nature fallacieuse. Lorsque nous
rêvons, nous faisons l'expérience de situations parfois extrava-
gantes, mais dont toutefois il ne nous viendrait pas à l'idée de
mettre en cause l'existence. Dans le rêve, il n'y a pas d'autre
réalité, d'autre univers que le rêve même. Et pourtant, au réveil,
on se rend compte du caractère irréel, parfois invraisemblable,
de ce que nous venons d'expérimenter dans le sommeil. De la
même faÁon, si nous pouvions nous éveiller de cette pseudo-
réalité que nous appréhendons à l'état de veille, nous réalise-
rions son caractère totalement illusoire.
Ce qui renforce notre conviction que cette réalité est stable
et objective (c'est-à-dire indépendante de nous), c'est que nous
en partageons la même vision avec une multitude d'êtres, les
humains. Cependant, les animaux par exemple ont une autre
perception de la réalité. De plus, à l'intérieur de chaque classe
d'êtres, existent de subtiles différences quant à la perception de
la réalité. Ainsi, chaque être humain appréhende le monde
d'une manière qui lui est propre, individuelle, en fonction de
son "karma de perception". Mais tant que l'on est pris dans ce
processus illusoire engendré par l'ignorance fondamentale
(avidya), on est incapable de le reconna-tre. On demeure
absolument persuadé que tout ce qui nous entoure existe par
soi-même, indépendamment de nous, et qu'il n'y a pas d'autre
réalité possible. Tout comme dans le rêve on expérimente de
grandes joies ou de grandes peines, la chaleur, le froid, etc.,
nous appréhendons une réalité qui n'est que le reflet de nos
illusions.
La réalité fondamentale est la même pour tous les êtres :
elle est simplement perÁue différemment suivant les différents
états d'existence. Les êtres au karma négatif qui ont développé
des tendances extrêmement néfastes vont percevoir la réalité
fondamentale en tant que souffrance, telles les flammes
dévorantes ou la glace éternelle des enfers ; d'autres vont
expérimenter l'univers comme le domaine d'existence particu-
lier de certaines classes d'animaux ; d'autres comme la félicité
hélas temporaire des dieux, ou encore comme nous-mêmes
humains le percevons.
Cette réalité fondamentale, lorsqu'elle est libre de toute
illusion et complètement débarrassée des tendances inconscien-
tes, se révèle comme les Terres pures de félicité, les Champs
purs des Bouddhas. En fait, il n'y a pas d'un côté un monde
qui est le samsara et de l'autre les Champs purs du nirvana ; il
n'y a qu'une seule et même réalité fondamentale perÁue respec-
tivement suivant un mode confus ou dans sa nature propre,
telle qu'elle est. La clé pour se libérer de l'illusion et de la
souffrance qu'elle entra-ne est la reconnaissance : à partir du
moment où l'on reconna-t la nature véritable des phénomènes,
leur caractère illusoire, on est délivré de l'illusion, exactement
comme lorsqu'on s'éveille d'un rêve. Quel que soit le bardo
dans lequel s'opère cette reconnaissance, elle est libératoire de
l'illusion. Mais pour cela, il faut avoir pacifié son esprit,
l'avoir établi dans la vigilance et la clarté nécessaires.

(à suivre)
QUESTIONS/R…PONSES - Qu'est-ce qui relie d'une existence à l'autre, pour qu'il n'y
ait pas d'identité permanente mais qu'il y ait une continuité ?

- L'esprit, l'individu, n'est pas quelque chose de fermé, de
limité, avec un commencement et une fin. L'être est un peu
comme un courant, comme un fleuve : il ne passe jamais la
même eau et pourtant c'est toujours le même fleuve. De la
même faÁon, il y a un "courant d'être", ou "courant de cons-
cience", qui passe d'existence en existence. Il ne faut pas toute-
fois saisir le terme "conscience" au sens où on l'entend habi-
tuellement, car il s'agit ici d'un niveau extrêmement profond,
primordial, ou primaire si l'on veut. Ce courant de conscience
suscite la formation des agrégats, les éléments psycho-
physiques qui composent notre individu et qui se dissolvent au
moment de la mort pour retourner à l'état primordial. Au
travers de toutes ces expériences passe un courant de
conscience primordiale, et c'est cela qui transmigre. Quoiqu'il
en soit, il convient de ne pas le considérer comme quelque
chose de permanent ; c'est pour cela que l'on parle de
"courant de l'être".

- Pourrait-on dire qu'un enterrement classique ne pose pas de
problème, puisqu 'on ne perturbe pas le corps, tandis qu 'une
incinération peut être très nuisible, dans la mesure où la
conscience individuelle reste liée au corps un certain temps ?

- Il faut savoir que le contact entre l'esprit et le corps est
maintenu jusqu'à la fin du processus de résorption des
principes vitaux. A la fin de ce processus, on tombe dans un
état d'inconscience dont on émerge en s'éveillant dans la
dimension de la Claire lumière fondamentale. Cependant cette
Claire lumière n'est perceptible comme telle que par celui qui
s'est sérieusement entra-né durant sa vie à la reconna-tre. Ainsi,
pour l'immense majorité des gens, que l'on enterre ou incinère
le corps n'a pas vraiment d'importance, pourvu qu'on leur
permette de mourir dans le calme et qu'on ne s'empresse pas de
manipuler le corps dès le décès.
Par contre, la situation est différente lorsqu'on a affaire à
quelqu'un qui a pratiqué la méditation de manière profonde et
intensive durant son existence. Pour un grand méditant, il se
produit au moment de la mort une sorte de "stase". Avant de
mourir, il s'asseoit en posture de méditation. Les signes vitaux
s'arrêtent complètement, cependant le yogi demeure en posture
assise et le corps ne s'affaisse pas. Il peut rester ainsi plusieurs
jours, sans qu'apparaisse aucun signe de début de décomposi-
tion. Le corps se refroidit, mais au niveau du milieu de la
poitrine persiste une zone tiède. Et pendant toute cette
période, le méditant demeure dans la contemplation de la
Claire lumière fondamentale. Certains signes comme l'élasti-
cité de la peau, le pincement des narines permettent d'autre
part de déterminer de faÁon sûre que l'on a réellement affaire à
un yogi en contemplation, et non pas simplement à un cadavre
vidé de son courant de conscience.

- Des personnes reviennent de comas dépassés et racontent
qu'elles ont vu une lumière blanche formidable qui les enva-
hissait, et que cette expérience, dans certains cas, leur apporte
un approfondissement spirituel. Pensez-vous que ce soit
possible ?

- Si d'un point de vue clinique ces personnes étaient
considérées comme mortes, du point de vue tibétain elles
n'avaient pas réellement franchi le seuil de la mort, celui-ci se
situant au-delà de ce qu'on définit habituellement comme la
mort. Ces personnes ont vraisemblablement expérimenté le
début du processus qui précède immédiatement la mort réelle,
processus qui ne s'est pas poursuivi : juste avant la mort
proprement dite, les deux principes vitaux blanc et rouge
viennent se résorber au niveau du cúur. Ce processus s'accom-
pagne d'états et de sensations provoquant des visions : à la
résorption du principe vital blanc correspond l'apparition
d'une lumière blanche, et à la résorption du principe rouge
l'apparition d'une lumière cuivrée. Ainsi, cette lumière qu'ont
perÁue certaines personnes ayant fait des comas dépassés n'est
pas la Claire lumière fondamentale du dharmata, la perception
de la nature des phénomènes tels qu'ils sont.
- Que pensez-vous de la mise à la morgue immédiate d'une
personne qui vient de décéder, comme dans le cas notamment
d'une personne qui meurt à l'hôpital ?

- D'une certaine manière, mourir à l'hôpital n'est jamais très
positif, du fait de l'acharnement thérapeuthique qui, s'il peut
éventuellement être acceptable pour des individus ordinaires,
est plutôt 'nuisible à un yogi ayant développé une pratique
intensive. Rinpoché connaissait un lama, grand méditant qui
avait obtenu les signes certains des accomplissements de sa
pratique. Ce lama étant très malade, on le mit à l'hôpital. Là,
voyant sa dernière heure arriver, il s'assit en posture et entra en
méditation. Ses fonctions vitales commencèrent à se ralentir, il
allait mourir, de la bonne faÁon. Mais alors un médecin a cru
bon de planter des aiguilles, de le mettre sous perfusion et de le
ramener à la vie ; il l'avait donc "sauvé". Seulement, pendant
sept jours, le lama, qui était veillé par un moine, tint des
propos complètement incohérents, parlant des apparences du
bardo, etc. Et une semaine plus tard il est revenu à la raison et a
dit : "Voilà, j'étais pratiquement dans le bardo et on m'a
rappelé, comme Áa ; il n'en est absolument plus question ! Je
vais mourir demain, mais je ne me mettrai pas en posture de
méditation." Ainsi, il a dû renoncer à ce que font la plupart
des grands méditants, à savoir demeurer assis en posture
pendant quelques jours dans la contemplation de la Claire
lumière du dharmata.
De la même faÁon, se retrouver immédiatement à la
morgue n'est pas souhaitable et plutôt néfaste pour un médi-
tant. Rinpoché a connu un lama qui est mort à Delhi, à l'hôpi-
tal. Bien entendu il faisait très chaud et quand Rinpoché arriva
à l'hôpital pour aider ce lama en faisant la pratique de powa, le
corps avait déjà été placé à la morgue, en chambre froide.
Rinpoché fit les tests préliminaires indispensables pour pouvoir
effectuer powa (il faut en effet s'assurer de l'état réel de la
personne en question). Toutefois, dans son appréciation, il dut
tenir compte des circonstances particulières (la peau, par
exemple, qui aurait dû pour un méditant rester souple
lorsqu'on la pince, avait perdu son élasticité à cause de la basse
température du corps).

- Il est dit que dans le rêve se manifestent les tendances pro-
fondes. Je voudrais savoir si Rinpoché conseillerait, comme le
font les psychologues occidentaux, d'être vigilant et attentif
vis-a-vis des rêves, afin de devenir conscient de ces tendances
inconscientes ?

- Les tendances inconscientes constituent l'un des voiles qui
recouvrent notre esprit. Il y a le voile des émotions conflictuel-
les et, à la fois plus profond et subtil, il y a le voile des
tendances fondamentales. Pour parvenir à l'Eveil, il faut se
libérer de ces tendances inconscientes ; or ce n'est pas en les
voyant qu'on s'en libère, mais en les purifiant, ce qui n'est pas
la même chose. Pour ce faire, on va en premier lieu purifier au
maximum le voile des émotions conflictuelles, et ensuite
s'attaquer directement aux voiles plus profonds qui
obscurcissent l'esprit. Ainsi, la connaissance détaillée des
tendances inconscientes n'est pas en soi un but à poursuivre.
Cette prise de conscience s'effectue d'ailleurs lorsque se dissipe
le voile des émotions conflictuelles : l'esprit devient beaucoup
plus clair et est à même de percevoir ces tendances et de les
purifier. Quoiqu'il en soit, on ne peut pas "court-circuiter"
une partie du processus.

- La date et les circonstances de notre mort sont-elles
"programmées" dès la naissance, et si oui, par quoi ?

- En principe, les circonstances de la mort sont tout-à-fait
contingentes et dépendent de quantité de conditions et d'évé-
nements liés à l'existence présente. En fonction de son karma,
chacun dispose d'une expérience de vie plus ou moins longue.
Mis à part de très rares exemples de karma extrêmement lourd
et puissant qui impose une durée de vie relativement précise, il
n'y a pas au départ de "programmation" inéluctable. La
plupart du temps, lorsque le karma d'une personne prédispose
celle-ci à rencontrer des obstacles suceptibles de raccourcir la
durée de sa vie, il y a possibilité de les écarter lorsqu'ils appa-
raissent, dans la mesure où l'on agit de manière appropriée.
Bien évidemment, lorsqu'on expérimente le mûrissement d'un
karma très lourd, on ne peut plus dans ce cas parler réellement
d'obstacle ; cest le potentiel vital qui s'arrête, et il n'y a rien à
faire.

Dhagpo Kagyu Ling - Landrevie - 24290 Saint-Léon sur Vézère - tél : 05 53 50 70 75 - Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.