"Le bouddhisme est un mode de vie par lequel nous développons les qualités de notre esprit.
C’est un mode de vie très particulier, car c’est une façon d’atteindre le bonheur
sans nuire à autrui."

LE XVIIe GYALWA KARMAPA, TRINLEY THAYÉ DORJÉ

Revue "Tendrel"

Retrouvez sur cette page des enseignements parus dans la revue "Tendrel" éditée par Dhagpo Kagyu Ling jusqu'en 2002.

Les voeux de Bodhisattva - Partie 2

Explications concernant l'engagement du bodhisattva données par SHAMAR RINPOCHE à Dhagpo Kagyu Ling du 12 au 16 Août 1985

Orgueil et fermeté mentale

D'une façon générale, lorsqu'on pratique le dharma et qu'on s'engage dans l'accomplissement d'actes positifs, on rencontre des obstacles, parce que notre nature est encombrée d'émotions. Parmi ces émotions, la principale est l'orgueil, qui conduit au mépris des autres (par un processus de surestimation de soi: je suis le meilleur, le plus fort etc.). La présence de l'orgueil détermine automatiquement celle de la jalousie et de la haine ou colère. Si l'orgueil est la cause, la colère est l'émotion dont l'activité est la plus puissante car elle conduit à la production de toutes sortes d'actes négatifs graves qui provoquent les renaissances inférieures.

On fait souvent une confusion et une assimilation, en Occident, entre orgueil et fermeté mentale; on pense qu'être dépourvu d'orgueil, c'est être faible. L'orgueil est une hypertrophie de la saisie égoïste et, en ce sens, une faiblesse. On peut avoir une grande force de caractère, avoir décidé de parvenir à un but, par exemple l'éveil sans pour autant manifester de l'orgueil.
Il faut donc dissocier l'orgueil, qui est une affirmation de sa propre suprématie sur autrui, qui suppose de l'aveuglement, et la fermeté mentale, qui est une qualité dépourvue de ce qui fait toute la négativité de l'orgueil. De la même manière, on assimile souvent, de façon abusive, humilité et faiblesse de caractère. Ce dont nous avons besoin, c'est du courage de la force de caractère, sans la déviation de l'orgueil.

Transformer les émotions - changer de situation

Cette méditation sur l'amour et la compassion va de pair avec l'obtention de la stabilité mentale. En effet, pour ce qui est de l'orgueil et de la colère, pour le débutant, il est difficile d'abandonner ces émotions instantanément. Jusqu’à l'obtention de cette capacité, il est nécessaire de pratiquer la stabilisation mentale conjointement à la méditation sur l'amour et la compassion. C'est le propre de la méditation de chiné.
Par exemple, si vous examinez le concept de colère, vous devez échanger cette image, cette représentation mentale. Pensez à une personne qui vous est désagréable, que vous considérez comme votre ennemie. Si vous n'avez pas d'ennemi, essayez de penser à une personne qui va faire monter en vous la colère Une fois que vous vous sentirez en colère, n'agissez pas en fonction de cette colère, vous pourriez frapper quelqu'un, mais considérez la colère en tant que type de pensée et voyez à quoi elle ressemble, d'où elle vient, si elle vient de la personne ou de vous-même. Si c'est de l'esprit, d'où apparaît-elle, comment demeure-t-elle, où va-t-elle quand elle disparaît ? Il s'agit de prendre pour objet de méditation et de réflexion la colère elle-même.
De temps à autre, vous échangez les rôles. Une fois que vous êtes vraiment en colère contre quelqu'un, vous prenez alors sa place et vous lui donnez la vôtre. Par exemple, je suis Shamar Rinpoché. Shamar Rinpoché est en colère après vous. Maintenant, vous pratiquez l'échange et vous êtes Shamar Rinpoché. Ou bien je deviens vous-même, l'esprit rempli de pensées, pas très clair. Faites de même pour la jalousie et l'orgueil. Ceci est la phase de chiné. Par l'observation de l'état de forte colère et de l'état paisible de l'esprit, vous en viendrez à l'observation de l'essence de l'esprit, ce qui est la vision supérieure (lhaktong). Si vous pouvez utiliser cette méthode pour toutes les émotions perturbatrices, cela vous sera extrêmement profitable.
S'il y a beaucoup de pensées dans l'esprit et que vous parveniez à les traiter par cette méthode, cela est excellent. Cependant, lorsque les émotions sont si fortes, qu'on ne parvient pas à les contrôler, il est nécessaire de stabiliser l'esprit au moyen de l'attention à la respiration, au va-et-vient du souffle, qui sera alors plus efficace.

Une méditation juste

Dans l'esprit de beaucoup, cette méditation est souvent identifiée à des exercices respiratoires. En fait, le point important ici n'est pas la respiration. Il convient de veiller à ce que l'esprit demeure posé, conscient du va-et-vient du souffle, avec constance et sans distraction. L'attention porte sur la concentration elle-même, sur la stabilité mentale. Certains pensent que l'essentiel réside dans l'aspect physique de la pratique, mais ce n'est pas le cas. L'essentiel, c'est l'accoutumance. Le succès de méditations telles que chiné et lhaktong ne dépend pas de la conception de ces états méditatifs mais de l'accoutumance au processus lui-même. C'est la différence entre gongpa: concevoir et gornpa : méditer, s'entraîner, s'habituer.
La conception juste naîtra de la méditation, de l'accoutumance. Pour cela, la méditation elle-même doit être établie sur des bases précises. Afin d'obtenir l'état de bouddha, il est nécessaire de se détourner radicalement du devenir, c'est-à-dire de toutes les formes de bonheurs mondains associées aux différentes sphères. On pourrait, par exemple, viser un bonheur relatif comme celui des états supérieurs de l'existence, affranchi de la souffrance des conditions inférieures, ou viser la paix des shravakas dans laquelle on ne peut agir pour le bien des êtres. Cependant, la puissance et la capacité d'action pour les autres ne résident que dans l'éveil ultime.

Les remèdes de l'éveil

Le remède au bonheur du devenir est la réflexion sur l'impermanence et sur les "quatre idées fondamentales qui détournent du cycle des existences". Le remède à l'attachement à la quiétude est la méditation sur l'amour altruiste et la compassion. Il convient de développer cet amour et cette compassion jusqu'à ce qu'ils deviennent une attitude naturelle de l'esprit. L'amour et la compassion sont les qualités qui vont accompagner toute la progression spirituelle depuis la naissance de l'esprit de l'éveil jusqu'à l'obtention de la bouddhéité. Cet éveil sera alors pourvu des corps, parole, esprit et qualités du bouddha.
Par la puissance de l'amour et de la compassion, toutes les conditions contraires, le samsara et ses causes, les émotions perturbatrices, vont être détruites, anéanties. Sans l'amour et la compassion, on n'obtient pas l'énergie suffisante. Quand bien notre esprit demeure prisonnier du samsara, soumis à l'influence des émotions et du karma, l'amour et la compassion permettent d'infléchir la direction de notre devenir.
Cet amour et cette compassion ont un objet: tous les êtres. Pas seulement les êtres qui nous entourent (les humains). Tout ce qui possède un esprit est un être. Et là où il y a être, il y a souffrance. De même que nous avons un esprit et qu'à travers lui nous expérimentons la souffrance, de même il en va pour tous les autres. Ici, il convient de faire la distinction entre vie et esprit. Toute vie n'est pas , forcément dotée d'un esprit. Mais là où il y a esprit, conscience, il y a vie. Il existe toutes sortes d'êtres, certains très petits comme les insectes. Une erreur courante est de ne prêter de conscience qu'à des êtres d'une certaine taille. On assimile souvent la conscience, d'abord à un certain degré d'intelligence et ensuite, à une certaine taille. Ainsi, des scientifiques et certains courants philosophiques dénient une conscience semblable à la nôtre à des animalcules, à des insectes ou à de petits animaux marins alors qu'ils en reconnaissent aux poissons plus gros, comme les dauphins.

En fait, même les plus infimes insectes cherchent le plaisir et craignent la souffrance. Si on approche le doigt de petits poissons, ils vont d'abord se sauver puis, si on les apprivoise, ils reconnaîtront dans la main qui les nourrit une source de satisfaction et approcheront quand ils nous verront, tout simplement parce qu'ils cherchent le bien-être et fuient la souffrance.
Si la taille varie, l'esprit, lui, n'est pas proportionné à l'apparence physique. L'intensité de la souffrance ou du bonheur dépend du karma individuel. Le même esprit peut s'incarner dans le corps d'un être minuscule au potentiel faible ou dans le corps d'une baleine ou d'un roi doté d'un pouvoir supérieur à l'animal par l'esprit, non par la taille. La taille n'intervient pas dans la puissance de l'esprit.

Les supports de l'amour et de la compassion

Ce sont donc tous ces êtres, sans aucune exception, qui doivent faire l'objet de notre amour et de notre compassion. Considérez tous les êtres comme vous considérez votre père, votre mère ou celui ou celle que vous aimez le plus. Dans les civilisations traditionnelles, en particulier en Orient, les liens familiaux sont extrêmement forts, le père et la mère sont les êtres auxquels on tient le plus, et l'idée qu'il puisse leur être fait du mal est insupportable. Voilà pourquoi, lorsque nous méditons sur l'esprit de l'éveil, nous prenons cet exemple, considérant tous les êtres comme nos parents.
En Occident, il semblerait que ce sentiment ne soit pas unanimement partagé. Mais c'est sans importance pour la méditation. Prenez comme support l'amour que vous éprouvez pour l'être qui vous est le plus cher.
Bien entendu, il est au-delà de nos possibilités de considérer chaque être individuellement et de développer pour chacun en particulier de l'amour et de la compassion. Mais il est possible de considérer l'ensemble des êtres comme une entité et de méditer sur le fait que tous ces êtres, quels qu'ils soient, désirent le bonheur avec la même force que nous. C'est cette force que vous allez développer en vous mettant à la place de ces êtres et en désirant, pour eux, ce même bonheur. Ne faites pas pour autant de ce souhait une fixation, un attachement, mais concentrez-vous sur ce que les êtres éprouvent. Vous devez maintenir l'esprit dans cette aspiration au bonheur de même qu'auparavant, que vous suscitiez dans l'esprit , des émotions telles que la colère, l'orgueil, la jalousie afin de pouvoir en contempler l'essence même.

Amour et vacuité

Cet amour pour tous les êtres qui, au départ, est une attitude artificielle, fabriquée qu'on n'éprouve pas automatiquement, va se développer progressivement par l'entraînement et tôt ou tard deviendra naturel. Quand nous éprouvons de l'amour pour un être, ou plusieurs, cet amour est partial parce qu'il est sélectif et qu’il procède de l’attachement. Lorsqu’on parle d’amour spirituel , ce n‘est pas l’amour partial, exclusif, c'est celui fondé sur l'essence de l'esprit: la vacuité. D'elle s'élève toute manifestation.
Méditant sur l'amour, son essence est vacuité, non-existence. L'objet considéré par votre méditation sur l'amour (les êtres) est aussi vide du point de vue ultime. Cependant, sa nature relative existe, s'élève, sans être contradictoire à son essence : S'il en était autrement, l'existence d'une réalité ultime intrinsèque se suffirait à elle-même et ne permettrait pas aux phénomènes relatifs d'être manifestés. Si le rêve était réel, il ne pourrait prendre place dans l’espace de l’esprit. Si l’essence du rêve n'était pas semblable à un miroir vide, l'image ne pourrait s'y refléter. Ainsi, l'essence de la confusion des êtres est vacuité. Sans cela, comment pourrait-elle apparaître ? Elle serait exclusivement solide, matérielle. Bien que cette contemplation de la nature ultime de la bodhicitta soit quelque chose qu'il faille réaliser, cela vient dans un deuxième temps. Au départ, il convient de s'entraîner principalement à cultiver l'aspect relatif de cet amour et de cet compassion, pour évoluer ensuite vers la reconnaissance de la vacuité ou bodhicitta ultime. Parallèlement à cette méditation, une compréhension profonde va se développer. Si l'on médite sur l'amour au moyen de la vacuité, cet amour va devenir supérieur. Non seulement cela, mais dans le même temps, en méditant sur la nature de l'amour, nous obtiendrons la pacification stable (chiné) et, simultanément, notre force positive ira croissant. Par le rappel constant de l'esprit de l'éveil, nous pourrons créer un bienfait considérable pour les autres. Par le samadhi de l'amour (absorption complète), nous allons pénétrer le sens ultime authentique. Notre esprit sera lié à la réalité définitive, si bien que notre conscience ne sera plus traversée par d'autres conceptions que l'amour pour tous les êtres. Elle n'en sera plus jamais séparée.
Par la force de notre méditation, notre amour pour les êtres sera semblable à celui '!ide l'oiselle pour ses petits. C'est un processus qui se développera de lui-même, de par sa nature propre, jusqu'à embrasser tous les êtres dans l'état d'éveil. Graduellement, le courant de notre être deviendra capable d'être bénéfique à un plus grand nombre d'êtres. Cela n'a rien à voir avec la télépathie ou une quelconque intention, comme si l'on envoyait des ondes à ceux qui sont plus bas que nous, mais cela s'élève spontanément de la force de la vertu de l'activité positive. Le pouvoir de cette méditation est tellement fort qu'il peut se communiquer. Cet amour s'étend, rayonne et vient à naître dans l'esprit d'autres êtres, en particulier les petits animaux, les oiseaux, par exemple.

Compassion

L'essence de la compassion, c'est d'abord de comprendre la souffrance d'autrui, puis de voir que les êtres souhaitent que cette souffrance cesse. Exactement comme lorsque nous souffrons et que nous n'avons qu'un seul désir: que cette souffrance s'arrête! Comme pour l'amour, il faut développer cette méditation jusqu'à ce que la souffrance et l'insatisfaction des autres nous deviennent aussi insupportables que les nôtres et prendre conscience de l'absence de réalité intrinsèque de cette souffrance qui n'existe que par l'état de confusion des êtres. Par l'accoutumance, on parvient à percevoir l'absence de réalité du sujet de la méditation, le moi individuel, et celle de l'objet de la méditation, les êtres.
Bien que les êtres, depuis l'origine, soient prisonniers de la frustration, celle-ci est illusoire et fonctionne comme un rêve. Ce que vous devez comprendre, c'est qu'à la fois la souffrance et celui qui l'expérimente sont sans réalité. La réalisation de la vacuité, c'est la connaissance suprême qui permet de comprendre la compassion ultime. Par cela, l'amour et la compassion devienne des perfections transcendantes (paramitas). Sans compréhension de la voie juste, cette méditation produit, bien sûr, des effets bénéfiques, mais ils demeure mondains, relatifs. Par la compréhension de la vacuité, l'amour et la compassion deviennent la voie supra-mondaine, totalement libératrice, beaucoup plus puissante.

Equanimité, source de joie

Lorsque nous méditons, il faut considérer les êtres de façon complètement équanime, sans en rejeter un seul, ni s'attacher à aucun. Cet amour et cette compassion ne doivent pas, par empathie, entraîner de souffrance. Comme lorsque notre père ou notre mère souffre et que nous en souffrons aussi. L'amour et compassion que nous éprouvons pour tous les êtres n'entraînent pas de chagrin. Il n'est pas nécessaire de se mettre soi-même en état de souffrance ou de douleur volontaire. Bien sûr, vous êtes concerné par la souffrance des autres, et, que cela vous fasse souffrir ou non, dépend de vous. Vous développez simplement compassion originelle. Progressivement, vous allez éprouver sans raison apparente de la joie, du bonheur et vous vous sentirez heureux. En même temps, vous considérerez la souffrance des êtres et cela vous fera monter les larmes aux yeux. Mais ce ne seront pas des larmes de souci, de souffrance, ce sera à la fois, mélange de bonheur et de tristesse qui n'est pas douloureux. Cela signifie que l'esprit devient naturellement plus heureux, plus clair, plus doux qu'à l'habitude aussi naturellement plus respectueux des autres. C'est le signe manifeste de l'accomplissement de la pratique. Nous ne sommes plus ordinaires, nous allons devenir comme de l'or pur, c'est-à-dire que nous allons rapidement obtenir le terres et les chemins de l'éveil.

 

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